mercredi 27 décembre 2017

Le rif marocain, un siècle de colère et une année de révolte (Mondafrique)

par Nouhad Fathi 26 Décembre 2017, 10:58 Maroc Rif Manifestations Révoltes
Le Rif marocain, un siècle de colère et une année de révolte
Par Nouhad Fathi
Mondafrique via le Blog de Sam la Touch
Le rif marocain, un siècle de colère et une année de révolte (Mondafrique)
Le Hirak est l’événement qui a marqué l’année 2017 au Maroc. Provoqué par le décès tragique de Mouhcine Fikri en 2016, le ras-le-bol des Rifains est le fruit d’une succession d’humiliations.
Ce n’est pas seulement la mort d’un vendeur de poissons broyé dans un camion-benne qui enrage les Marocains du Nord depuis octobre 2016. La mort de Mouhcine Fikri à El Hoceima n’a en vérité été que la goutte qui a fait déborder un vase rempli sur plusieurs décennies de guerres sanglantes, de répressions brutales et de marginalisation absolue de la région par les autorités marocaines. Pour comprendre le Hirak — le mouvement de contestation créé par des Rifains persuadés que la mort de Fikri n’était pas accidentelle, malgré les conclusions de l’enquête —, il faut se pencher sur la violence de l’histoire du Rif du début du 20e siècle à aujourd’hui.
 
Une guerre, des cicatrices
En 1929, Abdelkrim El Khattabi, le chef de l’éphémère République du Rif, déclare la guerre à l’Espagne qui occupait le Nord depuis plus d’une décennie. La France, pour sa part, s’inquiète craignant que l’indépendance d’une partie du Maroc menace son empire colonial. Les deux forces occupantes joignent alors leurs efforts et envoient 425 000 soldats pour combattre 75 000 Rifains dont à peine quelques milliers sont armés. Des villages entiers sont brûlés, les populations bombardées et attaquées au gaz moutarde — pourtant interdit par les traités internationaux — des femmes et des enfants tués froidement, des soldats mitraillés même après avoir capitulé et d’autres mutilés et torturés.
Presque un siècle plus tard, le Rif souffre encore de cette guerre. Les effets du gaz moutarde sont encore présents : le Nord est la région du Maroc où il y a la plus forte concentration de malades de cancer. La construction d’un centre d’oncologie est demandée depuis des années par les habitants de Nador, mais elle est à chaque fois réduite à une promesse électorale. Et le centre d’El Hoceima manque sévèrement d’équipements, obligeant les patients à parcourir plusieurs centaines de kilomètres pour une scintigraphie à Casablanca.

Une répression impitoyable
Au début des années 1950, les résistants rifains fondent l’Armée de libération du Nord (ALN), militarisant ainsi leur combat contre la colonisation étrangère. Les nationalistes marocains du Parti de l’Indépendance (l’actuel Parti de l’Istiqlal), privilégiant le dialogue avec les colons, ont tenté à plusieurs reprises de convaincre Abbas Lamsaadi, le chef de l’ALN, d’abandonner la lutte armée. Lamsaadi finit par être assassiné en 1956 par trois individus que les Rifains soupçonnent d’être proches des nationalistes. Enterré d’abord à Fès, le transfert de sa dépouille en 1958 au Rif à Ajdir se déroule dans une ambiance tendue. Des affrontements finissent par éclater entre les Rifains et les Istiqlaliens et la police ouvre le feu sur des manifestants à El Hoceima.
Hassan II, alors encore prince hériter et chef d’état-major des nouvellement crées Forces armées royales, est chargé de réprimer ces soulèvements au Rif. Il envoie le général Mohamed Oufkir à El Hoceima et installe son poste de commandement à Tétouan. Entre novembre 1958 et janvier 1959, les 30 000 hommes de Moulay Hassan auront tué plusieurs milliers de Rifains. Bien qu’il n’existe pas de chiffres officiels, on estime à environ 8000 le nombre des victimes.

Les Rifains, ces “awbach”
En janvier 1984, dans la ville de Nador — soit presque trois ans après les tristement célèbres “émeutes du pain” à Casablanca contre la hausse des prix, et qui avaient causé des centaines de décès et des milliers d’arrestations — une manifestation estudiantine se termine en bain de sang. A l’origine, une nouvelle mesure imposée par le ministère de l’Éducation nationale: désormais, les bacheliers devront s’acquitter de 50 dirhams avant de passer leur examen, et de 100 dirhams pour intégrer l’université. Les manifestations débutent pacifiquement jusqu’à ce que les rangs des étudiants soient rejoints par ceux des ouvriers et des chômeurs, déjà excédé par une décision des autorités de porter les droits d’entrée entre Nador et l’enclave espagnole de Melilia de 100 à 500 dirhams, dans une région dont l’économie dépend énormément de la contrebande.
La situation provoque la colère de Hassan II qui, dans un discours télévisé, traite les manifestants de “awbach” (vermine). “Ils sont connus, ils viennent de Nador, El Hoceima, Tétouan et Ksar El Kébir et vivent de contrebande et de vol. Les gens du Nord ont connu le prince héritier (en allusion à l’offensive de 1958), ils n’ont pas intérêt à connaître Hassan II”, avait-il menacé. La répression qui s’ensuivra est d’une extrême violence. L’armée investit les boulevards de Nador et tire à balles réelles ; des témoins parlent mêle de tirs provenant d’un hélicoptère. Des personnes meurent sous les coups des massues et d’autres écopent de peine d’emprisonnement d’un minimum de 10 ans pour le seul fait d’avoir été présent au mauvais endroit au mauvais moment. Bilan : 16 morts selon les autorités, plus de 80 selon les Nadoris. En 2008, la découverte dans une caserne militaire de Nador d’une douzaine de cadavres enterrés dans une fosse commune a infirmé une bonne fois pour toutes, la version officielle.

Le mystère des corps calcinés
Le 20 février 2011, des milliers de Marocains, motivés par les mouvements de contestations et de révolutions dans le monde arabe, participent à des marches dans différentes villes du royaume, y compris dans le Rif. Le lendemain, des photos de cinq corps calcinés dans une agence bancaire à El Hoceima circulent sur les réseaux sociaux. Selon la version relayée par la MAP (l’agence de presse officielle du royaume), il s’agit des cadavres de cinq cambrioleurs pris dans un feu provoqué par les manifestants. L’AMDH (Association marocaine des droits de l’Homme), rapporte une tout autre version basée sur les déclarations des familles des décédés. L’un d’eux, par exemple, aurait été aperçu sur le chemin de retour à la maison deux heures après le déclenchement de l’incendie. Les autorités de la ville ont refusé de délivrer les rapports d’autopsie et les enregistrements des caméras de surveillance aux familles, ce qui a poussé plus d’un à conclure que ces 5 hommes seraient morts “involontairement” sous les coups des matraques.
Ces cadavres demeurent un mystère à ce jour. En 2017, lors de la commémoration du 6e anniversaire du Mouvement du 20 février, les autorités d’El Hoceima ont interdit aux manifestants de s’approcher de l’agence bancaire où le drame a eu lieu.
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Le rif marocain, un siècle de colère et une année de révolte (Mondafrique)
Le Nord du Maroc a connu de graves secousses depuis le décès, le 28 octobre 2016, d’un grossiste de poisson broyé dans un camion-benne.
Ce 28 octobre 2016 à El Hoceima, Mohsine Fikri, un grossiste de poisson âgé de 31 ans, est interpellé. Les autorités viennent de lui confisquer cinq cent kilogrammes d’espadon, une espèce interdite à la pêche au moment des faits. Quelques policiers s’apprêtent à détruire la marchandise en la broyant. Le jeune menace de se suicider en se jetant dans le camion-benne. Hélas, le bouton de compactage est actionné, Mohsine Fikri meurt écrasé avec son poisson. Un attroupement se fait autour du camion, des cris d’effroi sont poussés, le Rif s’embrase.
 
“Broie sa mère !”
Le décès a été filmé et largement publié dans les réseaux sociaux. Plusieurs témoins jurent qu’ils ont entendu quelqu’un beugler “T’han mmo !” (“Broie sa mère”, en darija), laissant croire que sa mort n’est pas accidentelle. Onze personnes ont été déférées devant le juge pour “faux en écriture publique et homicide involontaire”.
Qui a actionné le mécanisme de compactage? On ne le saura jamais. “La benne tasseuse, qui se trouve à la partie arrière du camion, est mise en marche après son alimentation en électricité via un bouton situé dans la cabine de pilotage”, se contente d’expliquer le communiqué laconique du Procureur, relayé par la MAP, l’agence de presse officielle.

Au-delà de la mort
Les habitants d’El Hoceima n’ont pas attendu les résultats de l’enquête pour investir les rues. La mort de Mohsine Fikri a réveillé des traumatismes chez les Rifains qui ne font plus confiance au pouvoir central. On veut la vérité sur la mort de Mohsine Fikri et la punition des responsables, mais pas seulement. Les manifestations se font de plus en plus fréquente et deviennent un mouvement baptisé sobrement “Hirak” (“mouvement”, en arabe classique). Les manifestants désignent un chef — Nasser Zefzafi, un vendeur de téléphones portables de 39 ans — et établissent une liste de revendications: la libération de tous les prisonniers politiques, la vérité sur les 5 corps retrouvés calcinés dans une banque à El Hoceima en février 2011, la suspension des poursuites contre les petits cultivateurs de cannabis dans la région, la démilitarisation de la région, la fin de la corruption, la valorisation du secteur de la pêche, la construction d’un centre d’oncologie, l’adoption de l’amazigh comme langue d’administration locale…. Et la liste n’est pas exhaustive.
En mai 2017, soit plus de six mois après les débuts des manifestations, une délégation de sept ministres se rend à El Hoceima. Effectivement, les différents projets du méga chantier “Manarate Al Moutawassite” (le phare de la Méditerranée), lancé en 2015 pour développer la province d’El Hoceima, cumulent les retards. Les ministres rencontrent des élus et des acteurs associatifs locaux et présentent leurs promesses : l’ouverture d’une faculté pluridisciplinaire et d’un centre hospitalier en 2018, la réhabilitation des établissements scolaires, l’équipement du centre d’oncologie, la construction d’un barrage, etc.
Les représentants du Hirak n’ont pas été conviés à la réunion. L’Etat ne répond pas clairement à leur cahier de revendications? Les militants ont annoncé la poursuite des manifestations et l’organisation, en juillet, d’une marche de plus d’un million de personnes.

Répressions et arrestations
Le 29 mai, soit quelques jours après la tenue de cette rencontre, Nasser Zefzafi est arrêté. Le vendredi 26 mai précédent son arrestation, le leader du Hirak avait interrompu le prêche de l’imam lors de la prière du vendredi dans une moquée d’El Hoceima, pour reprocher au prédicateur d’avoir demandé aux fidèles d’éviter la division parmi les musulmans. “Il est à la solde du makhzen (le pouvoir central, ndlr) ! Il nous accuse d’encourager la fitna alors que nos jeunes n’ont pas de quoi se nourrir !”, a-t-il crié au micro de l’imam. Recherché pendant 3 jours, Zefzafi est finalement arrêté pour “menace de la sécurité de l’État”. Plus d’une centaine de militants seront ensuite arrêtés.
Le 11 juin, des dizaines de milliers de personnes manifestent à Rabar en soutien au Hirak exhortant les autorités à libérer ses prisonniers. Le 25 juin, lors d’un conseil des ministres, le roi Mohammed VI a ordonné l’ouverture d’une enquête sur la non-réalisation des projets programmés dans le cadre du plan “El Hoceima Manarate Al Moutawassite”, afin de déterminer les responsabilités et la soumission d’un rapport dans les plus bref délai. Pendant ce temps, les manifestations se poursuivent. Le lendemain, soit le jour du Aid El Fitr, un gigantesque rassemblement organisé dans le but de demander la libération immédiate des prisonniers est brutalement réprimée. La marche du million de participants prévue le 20 juillet est interdite et toutes les tentatives de regroupement sont à nouveau réprimés, causant de graves blessés et un mort.
Résultat, le Roi a démis trois ministres de leurs fonctions. La presse évoque un “séisme politique”. Quelques 410 militants du Hirak sont actuellement en prison dont plusieurs mineurs. Certains ont écopé de peines allant jusqu’à 20 ans d’emprisonnement.
Le Hirak a été outrageusement exploité par des hommes politiques pour régler leurs comptes. Ainsi Me Isaac Chariaa — l’un des avocats de Nasser Zefzafi — est accusé de comploter contre le Palais par Ilyas El Omari, secrétaire général du Parti authenticité et modernité (PAM) et président de la région Tanger-El Hoceima-Tétouan. Ce que le chef du Hirak a fermement nié.
Le procès de Nasser Zefzafi, qui n’a pas encore eu lieu, sera l’ultime épreuve de force entre le pouvoir et le Hirak. Et personne aujourd’hui ne peut vraiment prévoir l’issue de cette longue crise.

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