Par Mouna Alno-Nakhal
Il a fallu attendre avril 2016 pour entendre l’ancien premier ministre du Qatar, Cheikh Hamad Ben Jassam ou « HBJ », déclarer dans un entretien avec Roula Khalaf du Financial Times [1] :
« Je vais dire une chose pour la première fois… Quand nous avons commencé à nous engager en Syrie, en 2012, nous avions le feu vert pour que le Qatar dirige [les opérations], car l’Arabie Saoudite ne voulait pas le faire à cette époque. Ensuite, il y a eu un changement dans la politique et Riyad ne nous a pas dit qu’elle nous voulait sur le siège arrière. Aussi, nous nous sommes retrouvés en concurrence et cela n’était pas sain ».
Quant à la Libye, c’est sans vergogne, que HBJ avait résumé l’agression meurtrière des coalisés par cette odieuse métaphore :
« Il y avait trop de cuisiniers, le plat a été gâché » !
Ce que HBJ n’avait pas dit est que le feu vert américano-sioniste est passé au rouge parce que les turpitudes qataries commises en Syrie, en étroite collaboration avec la Turquie et une frange du Hamas, par le biais d’Al-Qaïda et des Frères Musulmans, n’ont pas réussi à détruire l’État syrien, en quelques mois, comme prévu. Nous n’y reviendrons pas…
Ce 25 octobre 2017, c’est à la Télévision officielle qatarie « massrh TV » qu’il a réservé ses confidences. Un long entretien de 110 minutes portant sur les crises avec l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Bahrein ; les relations avec l’Iran, l’Israël, les Frères Musulmans ; le soutien aux dites révolutions arabes, etc. Entretien jugé d’une « grande importance » par la chaîne qatarie qui résume ses déclarations en ces quelques têtes de chapitres :
· Je regrette au plus haut point la création de la chaîne TV « Al-Jazeera ».
· J’ai contacté les chiites du Bahreïn dans le but d’une « réconciliation ». Le problème a été réglé par la force. J’étais contre cette tendance.
· Nous avons informé le roi Abdullah de nos contacts avec Kadhafi et de ses mauvaises intentions à l’égard de l’Arabie Saoudite.
· Chaque capitale des Pays du Golfe doit avoir un rôle précis en dehors de toute confrontation, l’Arabie Saoudite étant la grande sœur qui doit nous ménager en tant que petit pays.
· Par cette crise, nous nous sommes donnés en spectacle au monde entier, tandis que nos peuples qui vivaient en harmonie ont commencé à se quereller et à s’insulter les uns les autres.
· Tous se rendent aux États-Unis, leur donnent des informations vraies ou fausses sur nos États respectifs, lesquelles informations seront un de ces jours utilisées contre nous tous et nous nuiront à tous.
Il serait fastidieux de revenir sur chacun de ces points et sur bien d’autres, omis dans cette liste, tels que :
· De l’aveu même du général US Petraeus, le bureau des Talibans à Doha a été ouvert sur demande officielle des USA. Il s’agissait de l’utiliser comme « hub » des négociations pour la récupération de prisonniers. En 2003, suite à leur démolition du grand Bouddha, nous leur avions refusé une « ambassade » malgré les pressions US en leur disant que nous ne le ferions que pour un État internationalement reconnu.
· Nous nous sommes engouffrés dans la guerre du Yémen sans en connaître la raison. La demande était saoudienne. Nous y avons consenti.
· Lorsque l’ambassade d’Arabie Saoudite a été attaquée en Iran, nous avons retiré notre ambassadeur, alors que nous avions d’excellentes relations avec ce pays, que nous respectons son intelligence ainsi que sa diplomatie, et que nous sommes partenaires sur un énorme gisement gazier que nous exploitons à quelques mètres l’un de l’autre.
· Ces dernières années, nous avons rompu nos relations avec l’Irak parce que la politique saoudienne exigeait la rupture de tout contact. Mais voilà qu’ils l’ont rétabli sans même en référer au CCG ! Rétablissement que j’approuve et qui aurait dû être fait depuis longtemps.
· Nous n’avons pas particulièrement soutenu les Frères Musulmans. Nous n’avons eu que des relations d’État à État, lorsque Morsi est arrivé au pouvoir en Égypte.
· S’agissant des enregistrements de ses conversations avec Kadhafi à propos d’un changement de régime en Arabie Saoudite, HBJ est bien obligé d’admettre qu’ils sont authentiques. Mais « malgré le respect dû à un mort dont on ne devrait dire que du bien », il l’a accusé d’avoir escroqué les EAU en leur vendant une raffinerie de pétrole qui n’existait pas, et d’avoir extorqué le Qatar sans plus de précision.
· Quant à Israël, à chacun de comprendre que :
« Son revenu national dépasse n’importe quel pays arabe, alors qu’il n’a pas de pétrole (!?)… Ils ont des cerveaux et quatre millions de personnes dont trois millions possèdent une double nationalité, ce qui signifie qu’elles peuvent émigrer mais restent parce qu’elles ont un but qu’elles cherchent à atteindre. Quant à nous, nous cherchons, tous, leur amitié et les craignons. Qui, parmi nous, parle encore de la question palestinienne ?… Nous ne parlons plus que des modalités de normalisation…
Je connais bien les Israéliens. J’ai travaillé avec eux et j’ai été insulté pour cela. Mais notre but était la paix… que la question palestinienne soit réglée de manière pacifique à Gaza et en Cisjordanie… Maintenant, je sais que nombre de dirigeants régionaux traitent avec eux et que nombre de réunions ont lieu, certaines en mer Rouge. Mais je sais aussi qu’elles sont vouées à l’échec… ».
Et HBJ de se demander si, malgré toute cette bonne foi et cette fidélité à toute épreuve, le comportement de ses frères assiégeurs [l’Arabie Saoudite, les EAU, le Bahreïn et l’Égypte] ne traduit pas leur volonté d’imposer un changement de la politique régionale.
Politique que le Qatar approuverait très probablement, à condition qu’elle existe, qu’elle soit clairement planifiée, qu’il en soit le partenaire ou, tout au moins, qu’on lui laisse le choix d’y adhérer. D’autant plus que le Qatar s’est montré magnanime à leur égard :
« Les quatre frères avaient reconnu le changement de régime qui s’est produit au Qatar en 1996… bien que nous n’ayons pas eu besoin de leur soutien puisque telle était la décision de notre peuple [sic], et alors que nous étions au courant du complot qu’ils tramaient contre nous dès le Sommet de Mascate [2] l’année précédente… À l’époque, des militaires ressortissants de ces États assiégeurs ayant participé au complot avaient été fait prisonniers à Doha… Plus tard, le roi Abdullah a demandé de les relâcher et de tourner la page. Son altesse, le père du prince actuel, a répondu à sa demande… C’est dire que même quand la tension a atteint son paroxysme, nous avons gardé un minimum de respect mutuel… Nous n’avons pas touché aux symboles, et le ton n’a jamais atteint le niveau d’aujourd’hui… ».
Ils n’ont pas touché aux symboles ! À l’entendre, le Qatar n’a fait que chasser en Syrie, cuisiner en Libye, et secourir les gens de Gaza des griffes du terrifiant Israël. Et s’il a perdu la proie pour l’ombre, il ne faudrait quand même pas oublier qu’il n’est pas le seul coupable et que les frères assiégeurs ont été plus que des complices. C’est en tout cas ce que laisse à penser son discours sur la Syrie que nous avons réservé pour la fin.
Un discours qui ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà mais qui, mieux que le criminel, connait les détails du crime ? Même s’il ne dit pas toute la vérité :
« Dès que les choses ont commencé en Syrie, je me suis rendu en Arabie Saoudite à la demande de son altesse père. J’ai rencontré le roi Abdallah, que Dieu lui accorde Sa miséricorde. Il m’a dit : « Nous sommes avec vous, vous avancez, nous coordonnons, mais vous prenez les choses en mains ». Ce que nous avons fait. Je ne voudrais pas entrer dans les détails… Nous possédons des preuves complètes sur ce sujet.
Tout passait par la Turquie, tout se faisait en coordination avec les forces américaines, les Turcs, nous-mêmes et nos frères saoudiens. Tous étaient présents via leurs militaires.
Il se peut que des erreurs aient été commises au niveau de certains détails en matière de soutien [au terrorisme, Ndt], mais pas en ce qui concerne Daech. Là, ils exagèrent !
Il se peut qu’il y ait eu relation avec le Front al-Nosra. C’est possible. Par Dieu, je n’en sais rien ! Cependant, si tel était le cas, je peux dire que dès qu’il a été décrété que le Front al-Nosra était inacceptable, il n’a plus été soutenu et les efforts se sont focalisés sur la libération de la Syrie… [Ici, sans transition, NdT]…nous nous sommes disputés la proie… la proie s’est envolée… et nous nous la disputons encore !
Et maintenant que des tueries ont eu lieu en Syrie et que Bachar est toujours là… Maintenant, vous dites que Bachar peut rester. Nous ne sommes pas contre. Nous n’avons pas à nous venger de Bachar. Il fut notre ami.
Mais vous étiez avec nous et dans la même tranchée. Vous avez changé d’avis. Dites-le ! ».
Source : TV officielle du Qatar / Émission Al-Haqiqa : « La vérité » https://www.youtube.com/watch?v=fyAWhy5b4lM
Notes :
[1] Les aveux de cheikh Hamad, surnommé HBJ, sur la Libye http://www.huffpostmaghreb.com/2016/04/21/hamad-ben-jassem-libye-syrie_n_9751762.html
[2] Qatar refuse la tutelle de Riyad dans la région du Golfe http://www.liberation.fr/planete/1995/12/08/qatar-refuse-la-tutelle-de-riyad-dans-la-region-du-golfe_152749