La pandémie a entraîné d’inquiétants retards dans la prise en charge du cancer (Suisse)
CORONAVIRUS
Programmes de dépistage ralentis voire arrêtés, peur d’aller consulter malgré des symptômes inquiétants… chez certaines personnes, le diagnostic de cancer a tardé à être posé durant le premier confinement. Une situation qui pourrait être à l’origine d’une importante surmortalité ces prochaines années
Sylvie Logean source : Le Temps
Publié mardi 16 février 2021 à 13:35
Modifié mardi 16 février 2021 à 15:06
Cela n’aura duré que quelques semaines, mais la mise à l’arrêt d’une partie de l’activité hospitalière ainsi que le report des programmes publics de dépistage durant le confinement de ce printemps aura tout de même entraîné des conséquences collatérales que l’on commence, pour certaines, tout juste à appréhender, notamment sur la prise en charge des personnes atteintes de cancer.
Si la majorité des personnes déjà diagnostiquées ont pu continuer à être suivies adéquatement durant le premier «lockdown» malgré, parfois, des baisses importantes d’effectifs dans les services, les retards de diagnostic chez les patients non encore identifiés pourraient être responsables de milliers de morts supplémentaires par cancer les prochaines années.
En France, ce chiffre oscillerait, pour la première vague, entre 1000 et 6000 décès en plus, selon une recherche publiée en décembre et conduite entre janvier et juin 2020 par des chercheurs du réseau hospitalier Unicancer. Les diagnostics de cancer y auraient enregistré une baisse de 30 à 50% selon les endroits, sans qu’ils soient rattrapés par la suite.
Désorganisation des services de santé
La France n’est pas la seule à avoir observé cette tendance. De nombreux pays ont vu leurs services de santé être partiellement ou complètement désorganisés durant la première vague épidémique. Selon l’Organisation mondiale de la santé, qui s’est penchée sur la question dans une étude parue début juin, sur 155 pays interrogés, 42% auraient vu leurs services d’oncologie être touchés dans leur fonctionnement.
Nous avons l’impression de voir davantage de patients arriver à l’hôpital avec des stades de cancer plus avancés, et donc avec un pronostic possiblement moins favorable
Pierre-Yves Dietrich, chef du département d’oncologie des Hôpitaux universitaires de Genève
Des reports dans les programmes publics de dépistage – par exemple du cancer du sein ou du col de l’utérus – ont par ailleurs eu lieu dans plus de 50% des nations sondées. Même topo du côté des Pays-Bas. Une recherche publiée en juillet dans le European Journal of Cancer estime en effet qu’entre mars et avril 2020, le nombre de personnes nouvellement diagnostiquées avec un cancer aurait chuté de 30% par rapport aux chiffres normalement attendus.
Et qu’en est-il en Suisse? «Si les patients touchés par le cancer avaient peur de venir à l’hôpital durant la première vague pour suivre leurs traitements, il est rassurant de voir que ce n’est plus le cas aujourd’hui, constate le professeur Pierre-Yves Dietrich, chef du département d’oncologie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Par contre, la situation semble différente pour les personnes qui ne sont pas encore diagnostiquées. Bien que cela soit encore difficilement quantifiable, nous avons l’impression, ces six derniers mois, de voir davantage de patients arriver à l’hôpital avec des stades de cancer plus avancés, et donc avec un pronostic possiblement moins favorable.»
Pour le spécialiste, il est probable qu’un certain nombre d’individus restent sur la défensive en raison de la situation sanitaire et peinent donc encore à aller consulter leur médecin traitant. «Le message essentiel est qu’il ne faut pas hésiter à aller voir son médecin en cas de symptômes nouveaux, car des mesures de protection efficaces ont été mises en place», ajoute Pierre-Yves Dietrich.
Dépistage à l’arrêt
Cette constatation liée aux retards de diagnostic est aussi partagée par la Ligue suisse contre le cancer: «Nous nous sommes en effet rendu compte que les programmes de dépistage avaient pâti de la situation sanitaire durant le confinement de ce printemps, explique Stefanie de Borba, porte-parole de l’organisation. Ce retard aurait toutefois été rattrapé durant l’été, si l’on se réfère aux retours de certains hôpitaux. Il est néanmoins difficile d’avoir une vision claire et chiffrée du phénomène au niveau national, car les programmes de dépistage sont du ressort des cantons.»
Justement. Dans le canton de Vaud, par exemple, les dépistages ont été arrêtés au printemps, alors qu’ils ont été maintenus durant la deuxième vague. «On sait que les dépistages diminuent la mortalité par cancer. Le dispositif n’a pas pu s’adapter à tant d’imprévisibilité et a dû s’interrompre pour une courte période durant la première vague. Par la suite, je ne suis pas certaine que nous ayons suffisamment su communiquer et rassurer les personnes concernées sur la sécurité de l’environnement où sont réalisés les examens, appuie la professeure Solange Peters, cheffe du service d’oncologie médicale du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Il est indispensable d’attendre les chiffres, car la situation peut varier de manière importante d’une région à une autre, mais je suis persuadée que l’on va voir des effets de ces retards diagnostiques dans une ou deux années, y compris en Suisse.»
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