samedi 14 février 2026

 

La fabrique idéologique du consentement des nouvelles guerres impérialistes

Les guerres impérialistes se multiplient depuis la disparition de l’URSS qui a simultanément été la fin de tous les équilibres issus de la défaite du nazisme. De l’Irak à la Syrie en passant par la Lybie, le Soudan ou le Liban, etc., les grandes puissances occidentales en général et les Etats-Unis en particulier interviennent militairement, directement et/ou indirectement au nom de la défense de « grandes valeurs universelles » : les droits de l’homme, les droits des femmes, la protection des minorités, etc.  Ces nouveaux discours idéologiques de légitimation des guerres tentent de fabriquer un consentement populaire aux guerres lourd de conséquences à la fois pour les peuples des pays agressés mais également pour ceux des pays agresseurs.

La prise en compte du temps long

Depuis la naissance du capitalisme au dix-septième siècle les discours de légitimation des guerres ont évolué parallèlement aux mutations de nouveau système capitaliste. Dans sa phase pré-impérialiste, celui du capitalisme d’avant la domination des monopoles, les guerres avaient pour objectif premier le pillage et la destruction de civilisations entières. Ces pillages et destructions furent justifiés d’abord par la « doctrine de la découverte » [affirmant que les Amériques que « découvrent » les conquistadors n’avaient pas de propriétaires] et ensuite par l’invention du racisme [affirmant une hominisation inachevée des indigènes et en conséquence une mission d’humanisation pour les colonisateurs]. L’esclavage, la colonisation, l’évangélisation contrainte, le travail forcé, etc., étaient justifiés comme étant des moyens nécessaires pour rendre humain des peuples encore au stade animal ou pour faire évoluer des « peuples enfants ».

La seconde mondialisation du capitalisme [1850-1914] prend le relais de la première [1492-1850] avec la ruée vers l’Afrique dans la seconde moitié du XIXème siècle. Les progrès des savoirs scientifiques, les « fameuses lumières » et leurs conséquences politique [affirmations humanistes, universalistes, etc.], le développement du mouvement ouvrier, etc., tous ces facteurs enclenchent une mutation des discours de justification de la conquête. C’est ainsi au nom de l’abolition de l’esclavage que se justifie la colonisation du continent africain. Il ne s’agit plus de rendre humain des animaux mais de civiliser des peuples figés à un stade antérieur d’évolution. La mission d’humanisation cède le pas à la mission civilisatrice.

L’expérience du nazisme et la défaite de celui-ci rend brusquement obsolètes toutes ces idéologies. C’est en effet au nom d’idéologies similaires que les nazis ont asservis l’Europe. Eux aussi affirmait une hiérarchisation entre les « races » humaines mais étendaient celle-ci à des peuples européens. Eux aussi prétendait « civiliser » le monde sous la direction de la « race » la plus avancée : les aryens.

Le nouveau discours de légitimation sera initié par la nouvelle puissance hégémonique, les Etats-Unis, sous le nom de « guerre froide ». C’est donc désormais au nom du « danger communiste » que se mène les guerres, que se justifie le maintien de la colonisation puis les ingérences dans les nouveaux Etats indépendants.

Les effets systémiques de la disparition de l’URSS

La disparition du contrepoids à l‘hégémonie états-unienne plonge le monde dans une situation inédite. Pour la première fois depuis les débuts du capitalisme l’unilatéralisme est quasi-total. Rappelons en effets qu’après une première phase multipolaire [lors de la première mondialisation], la Grande Bretagne et la France s’imposent rapidement comme étant les deux puissances hégémoniques. Chacune de ces deux puissances concurrentes étaient contraintes de tenir compte de l’autre et constituait un contrepoids. Cette fonction de contrepoids sera à partir de 1945 tenu par l’URSS et les autres pays socialistes.

Les avantages de l’unilatéralisme sont colossaux pour les capitaux états-uniens. La réflexion stratégique états-unienne s’orientera logiquement sur les conditions à instaurer pour faire perdurer une situation aussi rentable. Il en découlera deux axes stratégiques qu’il faut justifier par de nouveaux discours de légitimation idéologique. Le premier consiste à opérer une chirurgie politique dans les espaces stratégiques de la planète [en termes de ressources ou de voie d’acheminement]. Il en découlera une série de guerre de balkanisation visant à faire éclater en plusieurs Etats, les nations disposant d’une assise territoriale et de richesses, pouvant à l’avenir leur donner la possibilité de refuser la tutelle états-unienne : Yougoslavie, Irak, Soudan, Lybie, Syrie, etc. Le cycle n’est pas encore clos. Le second axe est l’installation de petits Etats vassaux surarmés entièrement dépendant des Etats-Unis ayant la fonction d’être des gérants locaux de ceux-ci. A Israël qui occupe déjà cette fonction depuis longtemps s’ajoute ainsi le Rwanda à proximité du Congo et de ses immenses richesses. Le même scénario est envisagé ailleurs comme avec le Maroc pour contrôler à la fois l’Afrique du Nord et le Sahel.

Une telle stratégie de guerres successives n’est possible qu’en diffusant massivement l’idée d’un danger imminent nécessitant une politique offensive. Telle fut la commande passée aux structures d’élaboration idéologiques états-unienne [les multiples « think-tank » financés par les agences de sécurité ou par l’armée] . La théorie du « choc des civilisation » en fut le résultat.

Une des raisons du choix de cette théorisation comme axe central du discours politique états-unien est sa généralité et son application possible à une multitude de situation. Une telle caractéristique était devenue nécessaire compte-tenu de mutations rapides et imprévues de la situation mondiale. La percée économique chinoise, la création des BRICS, des expériences de regroupements comme l’ALBA en Amérique-Latine, etc., tous ces facteurs rendaient nécessaire la formulation d’une théorie générale permettant de légitimer une intervention militaire aux quatre coins de la planète, de la mer de Chine au Vénézuéla, de la Syrie à l’Ukraine, etc.

La théorie du choc de civilisation et ses conséquences

Cette théorie élaborée dans la décennie quatre-vingt-dix devient rapidement la matrice idéologique principale mobilisée pour légitimer les guerres impérialistes. L’ouvrage de Samuel Huntington publié en 1997 (« Le choc des civilisations ») prend le statut de paradigme des actions et discours de l’administration états-unienne. Son raisonnement tient en quelques idées forces. La première idée est une définition des « civilisations » essentialiste et ahistorique. Les civilisations sont définies dans cette approche comme ayant un axe central religieux et seraient pour cette raison incompatibles les unes avec les autres. Les affrontements, conflits et guerres contemporains ne s’expliqueraient pas par des enjeux économiques ou politiques mais par cette incompatibilité éternelle entre religions perçues comme ahistoriques et homogènes. L’affrontement entre civilisations serait de ce fait incontournable et permanent. La conclusion majeure est la nécessité impérative de défendre la civilisation occidentale qui serait menacée par les autres.

Sans surprise la définition des autres civilisations conduit à une véritable cartographie des guerres récentes. La première civilisation ennemie est, bien sûr, la « civilisation arabo-islamique » dont il faudrait se prémunir par tous les moyens. Il en découle les « guerres contre le terrorisme » à l’’extérieur qui correspondent justement aux pays possédant les ressources et/ou les voies d’accès aux énergies stratégiques que sont le pétrole et le gaz. Il en découle également le développement de l’islamophobie d’Etat dans les pays occidentaux qui est définie comme une autodéfense face à un « ennemi de l’intérieur » à éradiquer. La seconde civilisation est dénommée orthodoxe et raisonne étrangement avec la guerre en Ukraine. La troisième est appelée « confucéenne » et fait écho aux stratégies états-uniennes visant à contenir la Chine et à lui couper l’accès aux ressources naturelles.

L’idéologie du « choc des civilisations » correspond exactement aux terrains de guerre que projette l’impérialisme états-unien à un moment de l’histoire mondiale où il a perdu les hégémonies économique et commerciale mais aussi scientifique et technologique. Rétablir par la force et la destruction une hégémonie en déclin est la seule stratégie qui découle de la théorie du « choc des civilisations ». Elle nécessite la production d’une peur sociale sans laquelle les sacrifices demandés pour financer les guerres présentes et à venir seraient refusés. L’urgence de campagnes massives visibilisant concrètement qui a intérêt à ces guerres, la baisse des conditions de vie populaires qu’elles nécessitent et la fascisation qui les accompagne comme moyen de neutraliser le « front intérieur » est brulante. Il n’est en effet pas possible de mener un tel programme de guerre sans paupériser massivement d’une part et réprimer toute contestation d’autre part.

Saïd Bouamama

 

Source: Ce texte est paru dans le numéro 11 de la revue Catalane « Catarsi » de janvier 2026 (pp. 114-117).

Via Investig’Action

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