mardi 22 mai 2018

À Genève, le brut iranien devient toxique (Suisse)

PétroleDix jours après le retour des sanctions américaines contre l’Iran, les «traders» lémaniques surveillent les efforts de l’Europe à Téhéran.

Les milliards du pétrole sont vitaux pour le régime iranien.
Les milliards du pétrole sont vitaux pour le régime iranien.Image: Keystone (archives)Par Pierre-Alexandre Sallier

C’est le nœud du message apporté samedi à Téhéran par le commissaire européen à l’énergie Miguel Arias Canete. Comment l’Europe – qui refuse de participer au blocus financier remis en place par les États-Unis le 8 mai – peut-elle assurer la poursuite des achats de pétrole de République islamique?
Il y va de la crédibilité du Vieux-Continent. Il y va de milliards du pétrole vitaux pour le régime iranien. Il y va aussi de l’activité de certains des plus gros négociants de Genève, qui recommençaient depuis deux ans à travailler avec le pays disposant des troisièmes gisements de brut de la planète.
«Il ne fait aucun doute que l’activité de trading avec l’Iran sera touchée»
Maersk a déjà jeté l’éponge
Retour début 2016, quelques mois après l’accord historique entre l’Iran et les grandes puissances. Vitol est le premier à annoncer le «retour à la normale pour le business» avec l’Iran. Le groupe britannique, dont le quartier général est à Genève, débloquera un an plus tard un préfinancement d’un milliard de dollars pour ce commerce d’hydrocarbures. Terminé? «La situation est différente de la période 2012-2015, mais il ne fait aucun doute que l’activité de trading avec l’Iran – comme son financement – seront touchés», admet une représentante de Vitol. Les «détails exacts restent peu clairs», tempère-t-elle.
Certains ne font pas dans le détail. L’armateur danois de navires pétroliers Maersk Tanker a annoncé jeudi la cessation de ses activités en Iran. «Décrypter l’application des sanctions américaines c’est l’enfer pour nos équipes (juridiques) de compliance», souffle le cadre d’un autre grand nom du «trading» pétrolier à Genève. Son insistance à ne pas voir sa société mentionnée frise la paranoïa.
Les oreilles de Windward
On peut le comprendre. «Prouver que l’on ne traite pas avec l’Iran ne suffit pas; il faut vérifier que chaque cargaison est exempte de tout hydrocarbure venant de sociétés liées – même indirectement – à des Iraniens sur liste noire», poursuit ce courtier. Ce qui nécessite «satellites et radars pour surveiller d’éventuels transferts de bateau à bateau au large», ajoute-t-il. «Les Américains voient tout, il ne suffit pas d’éteindre le système de positionnement AIS d’un navire pour le rendre invisible», alerte, en écho, un fin connaisseur des réseaux pétroliers iraniens.
Tout ce petit monde retient son souffle face aux efforts d’une Union européenne qui reste ouverte aux hydrocarbures iraniens, à la différence du blocus de 2012 à 2015. «Les sanctions européennes expliquaient alors la moitié de la perte de ses exportations par l’Iran, cela a peu de chance de se répéter», estime Petro-Logistics, bureau genevois traquant depuis trente ans le bal de supertankers.
Pour les «traders» gardant un œil sur l’Iran, le défi reste d’évaluer si les barils perses continuent de partir vers l’Italie, la Grèce, la France ou la Chine. Ou s’ils s’accumulent déjà dans les gigantesques navires de stoc­kage qui flottent, en silence, au large des côtes iraniennes. Un service proposé par Windward, une discrète PME israélienne qui les épient en mêlant satellites et intelligence artificielle. Le pedigree des administrateurs de cette «start-up» – David Patreus, ex-commandant des forces américaines en Irak passé par la tête de la CIA, ou Lord Browne, ancien patron de BP – montre à quel point cette surveillance devient stratégique.
Téhéran payé en direct?
Le problème va au-delà de l’odeur safranée qui pourrait émaner du liquide noirâtre. «Faire bouger un pétrolier implique de convaincre tout un consortium – banque, assureur, armateur – et vous pouvez être sûr qu’il y en aura un qui ne voudra pas entendre parler de l’Iran», assure un autre «trader» passé par BNP Paribas, dont l’antenne genevoise a été foudroyée par Washington en 2014.
De quoi bloquer tout acheminement du brut. «Les États-Unis filtrent le réseau international de paiement Swift, ils ont tôt fait d’identifier une société payant du pétrole en euros… avec le risque de se voir saisi par la suite tout transfert en dollars pour son compte, celui d’une filiale ou de son actionnaire», prévient l’ex-banquier. C’est ce que la Commission européenne s’emploie à éviter. Vendredi soir, Bruxelles «encourageait» les pays européens à «examiner la possibilité de transferts bancaires ponctuels vers la Banque centrale d’Iran». Afin d’assurer le paiement du pétrole iranien. Envers et contre tout.(TDG)
Créé: 22.05.2018, 11h30

(SWIFT le système de paiement qui permet aux USA de contrôler l'économie mondiale. note de rené)

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