L’« argent obscur » américain veut s’offrir l’âme européenne
Apr 24, 2019 MARY FITZGERALD source : Project Synidcate
LONDRES – Les tentatives russes d’influencer les élections européennes reçoivent beaucoup d’attention des médias. Mais on ne peut en dire autant de l’ingérence de groupes de chrétiens conservateurs établis aux États-Unis, dont certains sont liés à l’administration du président Donald Trump et à son ancien conseiller, Stephen Bannon.
Comme l’a établi openDemocracy dans un enquête récente, la droite religieuse américaine a dépensé au cours des dix dernières années pas moins de 50 millions de dollars en Europe dans des campagnes d’opinion financées par de l’« argent sombre ». Pourtant, malgré d’évidentes raisons d’inquiétudes quant à l’intégrité des élections du mois prochain au Parlement européen, les regards ne sont presque tournés que vers le Kremlin.
Le soutien de la droite religieuse américaine aux campagnes menées notamment contre la légalité de l’avortement, les droits LGBT ou l’éducation sexuelle en Afrique et en Amérique latine est depuis des années chose avérée. Mais l’ampleur de sa mobilisation sur le terrain européen est nouvelle. Dans la première analyse de ce type, openDemocracy a étudié la comptabilité financière [sur la foi de leur déclaration fiscale] des principales organisations évangéliques américaines et constaté que les dépenses effectuées en Europe de plusieurs d’entre elles avaient augmenté significativement.
Parmi celles qui ont déboursé les sommes les plus importantes, l’American Center for Law and Justice, ayant versé plus de 20 millions de dollars de 2008 à 2014 (dernière année pour laquelle les données sont disponibles) dans diverses campagnes européennes, mentionne comme principal conseil Jay Sekulow, l’un des avocats personnels de Trump. De même, l’Acton Institute for the Study of Religion and Liberty, qui a dépensé 1,7 million de dollars au cours de cette même période, a travaillé avec le très controversé Dignitatis Humanae Institute outside Rome, soutenu par Bannon.
La Billy Graham Evangelistic Association apparaît comme le plus gros contributeur, avec plus de 20 millions de dollars versés de 2008 à 2014 (dernière année pour laquelle les données de cette organisation sont disponibles). Franklin Graham, qui dirige le groupe, s’est récemment rendu en Russie pour rencontrer de hauts responsables du Kremlin qui font actuellement l’objet de sanctions des États-Unis. Selon Graham, ce voyage avait le soutien total du vice-président des États-Unis, Mike Pence.
Aucun de ces groupes établis aux États-Unis ne rend publique l’identité de ses donateurs. Mais deux au moins sont connus pour avoir des liens avec de célèbres milliardaires conservateurs, dont les frères Koch et la famille de la secrétaire de Trump à l’Éducation, Betsy DeVos. Et, comme Bannon, tous expriment à différents degrés leur défiance, sinon leur franche hostilité envers les valeurs fondamentales de l’Union européenne, et notamment son respect des droits humains universels.
Voici quelques semaines, des représentants et des partisans de nombre de ces groupes ont rencontré des politiciens européens d’extrême-droite au Congrès mondial des familles, à Vérone, en Italie. Parmi les orateurs présents lors de cette édition figurait Matteo Salvini, le Vice-Premier ministre italien et dirigeant de la Ligue, qui a loué l’organisation, représentant à ses yeux l’« Europe que nous aimons ». Au nombre des « co-organisateurs » de l’événement, on comptait cette année un groupe anti-avortement lié au parti néofasciste Forza Nuova.
Au cours des dix dernières années, ce Congrès mondial des familles (fondé par l’Organisation internationale pour la famille, ex Howard Center for Family Religion and Society, dont le siège est à Rockford, dans l’Illinois) n’a pas tenu moins de sept grands rassemblements en Europe, auxquels ont participé des centaines de militants religieux conservateurs, dont des stars, de plus en plus nombreuses, de l’extrême-droite, notamment le Premier ministre, qui a prononcé le discours d’ouverture du rassemblement de 2017 à Budapest.
Les efforts déployés en Europe par le Congrès mondial des familles n’ont rien de fortuit. Selon sa dernière déclaration d’impôts, l’Organisation internationale pour la famille compte parmi les membres de son conseil d’administration un militant espagnol ultra-conservateur, lié au parti d’extrême-droite Vox ; un proche collaborateur d’un oligarque russe, ayant financé d’autres rassemblements de dirigeants européens d’extrême-droite ; ainsi qu’un homme politique italien poursuivi pour corruption.
Les inquiétudes soulevées par l’« ingérence extérieure » de puissances hostiles (en l’occurrence la Russie) n’ont bien sûr rien de nouveau en Europe (bien qu’elles connaissent un regain d’acuité depuis que Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook a pour ainsi dire reconnu qu’il était incapable de contrôler les utilisations de sa plateforme). Mais les Européens doivent aujourd’hui se préoccuper aussi des groupes de pression installés aux États-Unis qui maintiennent le secret sur leurs sources de financement.
À la suite de la publication de l’enquête réalisée par openDemocracy, un groupe pluripartite de quarante députés du Parlement européen ont envoyé un courrier aux présidents du Conseil européen, de la Commission européenne et du Parlement, exigeant que des mesures soient prises pour protéger les scrutins à venir « contre d’injustifiables influences extérieures ». Particulièrement préoccupante, écrivent-ils, est « la […] question des fondamentalistes chrétiens aux États-Unis », dont les activités de plus en plus manifestes en Europe « doivent être instamment contrées ».
Mais le problème est difficile à résoudre, car les États membres de l’UE n’ont pas tous la même législation pour ce qui concerne la transparence des élections, la réglementation des campagnes électorales et les obligations des ONG. De fait, exiger de tous les groupes de pression à Bruxelles qu’ils déclarent aux institutions de l’UE leurs sources de financement constituerait un bon début, sous réserve de mesures interdisant aux organisations politiques d’utiliser des paravents. L’Europe doit aussi mettre en place, à l’échelle de l’UE, une réglementation plus stricte des réseaux sociaux, qui devraient être tenus aux mêmes règles de transparence que les groupes de pression. Toute publicité politique diffusée en ligne devrait être accompagnée d’une information claire et précise concernant son financement.
Comme le souligne Neil Datta, président du Forum parlementaire européen sur la population et le développement, réagissant aux révélations d’openDemocracy : « Il a fallu trente ans [à ces groupes fondamentalistes] pour parvenir où ils sont aujourd’hui à la Maison Blanche. [On peut craindre qu’en Europe] cela survienne encore plus vite et à une plus grande échelle que de nombreux experts ne l’envisagent. »
L’UE devra faire face, dans les années qui viennent, à des défis, intérieurs et extérieurs, sans précédents, et les résultats des prochaines élections au Parlement européen pourraient à cet égard être déterminants. C’est pourquoi les dirigeants européens se préoccupent de prévenir ou de neutraliser les manœuvres de la Russie. Il semble malheureusement que cela les ait rendus aveugles à celles d’un autre acteur extérieur qui n’entretient pas pour l’Europe et son avenir de bons sentiments.
Traduit de l’anglais par François Boisivon
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