Honduras : Les États-Unis ont soutenu un « État narcotrafiquant » coupable « d’horreurs inimaginables »
Source : Responsible Statecraft, Matthew Petti
Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Le président américain Barack Obama serre la main du président hondurien Juan Orlando Hernandez après une réunion pour discuter du flux de migrants sans papiers vers les États-Unis, dans la salle du Cabinet de la Maison Blanche à Washington, le 25 juillet 2014. REUTERS / Larry Downing (ÉTATS-UNIS – Tags: SOCIÉTÉ POLITIQUE IMMIGRATION)
Les procureurs fédéraux ont déclaré le 16 mars dernier que le gouvernement du Honduras, soutenu par les États-Unis, a déclenché des « horreurs inimaginables » et ont accusé le président en exercice du pays de jouer « un rôle de premier plan dans une violente conspiration de trafic de drogue parrainée par l’État. »
Ils ont également déclaré que le frère cadet du président hondurien avait vendu aux trafiquants de drogue des renseignements que les États-Unis avaient aidé le Honduras à obtenir.
Le procureur des États-Unis pour le district sud de New York a déposé cette semaine son mémorandum sur la peine à infliger au trafiquant de drogue Tony Hernández, frère cadet du président hondurien Juan Orlando Hernández, qui a été reconnu coupable des charges principales l’automne dernier. Le mémo, qui demande une peine de prison à vie, non seulement pointe du doigt les membres de haut niveau du gouvernement hondurien concernant un trafic de drogue, mais retrace également la descente du Honduras dans un « narco-État en déliquescence » alors même que le gouvernement américain continuait d’injecter de l’aide à des institutions corrompues.
Ceci intervient alors qu’un nombre record d’enfants centraméricains réfugiés arrivent à la frontière américaine.
La crise actuelle du Honduras a commencé par un coup d’État militaire contre le président de gauche Manuel « Mel » Zelaya en 2009. Ce coup d’État a permis au Parti national conservateur de prendre le contrôle du pays, portant au pouvoir plusieurs personnalités liées au trafic de drogue, dont le président Hernández, généralement connu sous ses initiales JOH.
Le frère cadet de JOH « a cherché à tirer parti de l’instabilité politique résultant du coup d’État de cette année-là, et ceux qu’il a choisi de protéger sont devenus pratiquement intouchables » ont écrit les procureurs dans leur note de condamnation de mardi. « Cette impunité a fait du Honduras l’un des principaux nœuds de transit de la cocaïne à destination des États-Unis et entraîné des horreurs inimaginables pour le peuple hondurien qui a été laissé à lui-même dans un narco-État qui s’effondre. »
Dans des câbles internes, les responsables américains ont reconnu en privé que l’éviction de Zelaya était un « coup d’État illégal et anticonstitutionnel » mais l’administration Obama a résisté aux pressions visant à le qualifier officiellement de coup d’État, ce qui aurait conduit à une exigence d’interruption de l’aide américaine. Sous la pression des néoconservateurs et autres faucons de Washington, le gouvernement a également protégé le régime qui a succédé face aux sanctions préconisées par d’autres pays d’Amérique latine au sein de l’Organisation des États américains.
Les procureurs affirment que le chef du Parti national, Porfirio Lobo Sosa, et JOH avaient élaboré un plan un an avant le coup d’État pour offrir une « protection concernant le trafic de drogue » en échange de pots-de-vin de plusieurs millions de dollars. Lors des premières élections qui ont suivi le coup d’État, Lobo Sosa – dont le fils purge actuellement une peine de 24 ans dans une prison américaine pour trafic de drogue – a été élu président, tandis que JOH a pris le contrôle du Congrès national du Honduras.
« Les gangs et la violence ont prospéré à cause d’un régime que les États-Unis ont soutenu pendant près de douze ans, explique Dana Frank, professeur d’histoire à l’université de Californie Santa Cruz. Les États-Unis ont été le plus grand et le plus puissant bailleur de fonds de la corruption hondurienne. »
JOH a succédé à Lobo Sosa en tant que président en 2013, et a passé outre la constitution hondurienne pour remporter un second mandat en 2017 lors d’une élection marquée par de nombreuses irrégularités selon les observateurs internationaux, ce qui a donné lieu à de nombreuses semaines de manifestations de masse.
Selon les procureurs, Tony Hernández a pu pendant cette période enrôler des « membres lourdement armés de l’armée et de la police nationale honduriennes » dans des opérations de trafic de drogue.
Ils affirment également que Tony Hernández a vendu des données radar – que le gouvernement américain partageait avec le Honduras à l’époque – pour aider les trafiquants de drogue à faire atterrir des avions remplis de cocaïne.
JOH nie toute implication dans le commerce de la drogue, qualifiant les allégations de « mensonges basés sur le témoignage de ces trafiquants de drogue » qui « ont la vengeance pour seul but. »
Les administrations Obama et Trump ont toutes deux travaillé en étroite collaboration avec l’administration Hernández, garantissant des millions de dollars d’aide américaine pour assurer la sécurité du gouvernement hondurien.
« Le président Hernández collabore très étroitement avec les États-Unis » a déclaré le président Donald Trump lors de la conférence de l’Israeli American Council en 2019. « Nous sommes en train de gagner après des années et des années d’échec. Nous sommes en train de mettre fin à la drogue à un niveau jamais égalé. »
Quarante-quatre représentants démocrates font maintenant pression pour couper cette aide à la sécurité, tandis que huit sénateurs démocrates veulent aller encore plus loin en sanctionnant JOH. L’administration Biden a déclaré qu’elle conditionnerait l’aide aux États d’Amérique centrale à des conditions strictes.
Le chaos au Honduras a contribué à la crise régionale massive des réfugiés. À la frontière américaine, les autorités ont appréhendé des centaines de milliers de Honduriens – dont plus de 253 000 personnes rien que d’octobre 2018 à septembre 2019 – selon les statistiques de la US Border Patrol.
Frank souligne qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème de criminalité, il est bien question aussi de « la répression des droits civils. » Des dizaines de militants honduriens ont été tués lors de manifestations ou ont disparu pour s’être opposés à l’administration Hernández.
Berta Zúñiga-Cáceres, fille de la militante écologiste assassinée Berta Cáceres, a enfoncé le clou lors d’un rassemblement en septembre 2019 devant l’Organisation des États américains à Washington.
« Plus de gens aux États-Unis ont pris conscience de ce qu’il se passe au Honduras, car il y a de très grandes vagues migratoires en provenance de son pays. Et ce n’est pas un hasard » a-t-elle déclaré dans une interview en espagnol après le rassemblement. « Le gouvernement actuel du Honduras est un gouvernement illégitime. Il n’est pas reconnu par la majorité de la population parce qu’il a pris le pouvoir de manière arbitraire. »
Elle a déclaré que la « violation des droits fondamentaux, la violence de l’État, [et] l’immense corruption » ont conduit les gens à descendre dans la rue.
« Ce n’est pas seulement que la police ou la police militaire, ou les unités militaires tirent sur les manifestants » a déclaré le professeur Suyapa Portillo Villeda du Pitzer College, qui a aidé à la constitution de dossiers de demande d’asile dans les tribunaux américains, dans une interview ce même mois. « Ils entrent en fait dans leurs maisons pour les chercher. »
Mais un ancien fonctionnaire de l’administration Obama est plus positif quant aux résultats de la politique américaine. Dans ses mémoires, « Hard Choices » [Des choix difficiles, NdT], l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton a fait l’éloge des élections post-coup d’État qui ont porté le Parti national au pouvoir.
« C’est la première fois dans l’histoire de l’Amérique centrale qu’un pays victime d’un coup d’État et au bord d’un conflit civil majeur a pu rétablir sa constitution et ses processus démocratiques par la négociation, sans qu’il y ait contrainte de l’extérieur » a-t-elle écrit.
Source : Responsible Statecraft, Matthew Petti – 19/03/2021
Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire