Iran : l'Europe désarmée face aux États-Unis
Devant les pressions américaines, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont les plus grandes difficultés à sauver l'accord sur le nucléaire iranien.
Par Armin Arefi
Publié le | Le Point.fr
Soixante jours. Voilà l'ultimatum fixé par l'Iran aux Européens le 8 mai dernier pour compenser les pertes d'argent du fait des sanctions américaines. Dans le cas contraire, la République islamique, qui a déjà annoncé qu'elle renonçait à limiter désormais ses réserves d'eau lourde et d'uranium enrichi, a prévenu Bruxelles qu'elle prendrait d'autres engagements fragilisant encore davantage un accord sur le nucléaire en état de « mort clinique » depuis le retrait américain il y a un an.
En réponse aux deux salves de sanctions prononcées par Washington, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni (qui restent toujours engagés dans l'accord avec la Russie et la Chine, NDLR) ont créé le 31 janvier dernier Instex, un mécanisme de troc permettant aux entreprises européennes de continuer à commercer avec Téhéran, malgré le risque de se retrouver sanctionnées à leur tour par les mesures extraterritoriales américaines. Fonctionnant comme une chambre de compensation, Instex devait, à terme, permettre à l'Iran d'importer des produits et des services, et surtout de vendre son pétrole, que les États-Unis ont placé sous embargo. Or, quatre mois après sa création, le mécanisme n'est toujours pas opérationnel.
« Pas un seul cent n'a été échangé »
« Cela fait un an que l'Europe promet Instex. Or, jusqu'à aujourd'hui, pas un seul cent n'a été échangé », s'agace une source orientale proche du dossier. S'exprimant mardi devant l'Association de la presse diplomatique, dont Le Point fait partie, Bruno Le Maire a rejeté tout ultimatum iranien. « Nous ne rentrons pas dans ces logiques d'ultimatum, et, à aucun moment, et c'est l'honneur de l'Europe, nous n'avons cédé à un quelconque ultimatum », a souligné le ministre français de l'Économie. « C'est aussi à l'Iran de nous aider à faire fonctionner ce mécanisme. À partir du moment où Iran menace sans cesse de sortir de l'accord sur le nucléaire iranien, cela ne facilite pas la possibilité d'échanges commerciaux avec l'Iran », poursuit le ministre, qui avertit : « Il y a des conditions pour que ce dispositif fonctionne. L'une d'entre elles étant que l'Iran ne sorte pas de l'accord sur le nucléaire. »
Or, le temps presse pour le régime iranien. L'économie du pays est aujourd'hui en récession et l'Iran devrait voir son PIB chuter d'au moins 6 % cette année, après un recul de 3,9 % en 2018, selon les prévisions du Fonds monétaire international. Depuis le retrait américain de l'accord sur le nucléaire, la monnaie iranienne (le rial) a perdu en un an au moins 57 % de sa valeur par rapport au dollar, ce qui a provoqué une inflation atteignant aujourd'hui 51 %, et alimente une importante vague de mécontentement populaire dirigé contre le régime.
« L'Iran s'est fait avoir »
En dépit des sanctions américaines, l'Iran a continué de respecter l'accord sur le nucléaire, qui a considérablement diminué le programme atomique iranien, d'après les multiples rapports de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Et si Téhéran a renoncé le 8 mai dernier à deux engagements sur la limitation de ses stocks d'uranium enrichi et d'eau lourde, au grand dam des Européens, il demeure toujours techniquement engagé dans l'accord. Or, la contrepartie de ce texte devait justement être la levée des sanctions internationales contre l'Iran sur le nucléaire, qui étaient censées permettre de relancer l'économie iranienne.
« Le gouvernement iranien ne veut pas être pessimiste et continue à défendre l'accord, mais la situation est telle que Téhéran n'est aujourd'hui pas capable de répondre à la population iranienne ainsi qu'aux franges opposées à l'accord sur le nucléaire », confie la source orientale précitée. « Beaucoup de gens estiment que l'Iran s'est fait avoir et que les Européens ne cherchent qu'à gagner du temps. »
« Instex n'est pas un dispositif pour l'Iran »
Étonnamment, les propos de Bruno Le Maire ne disent pas foncièrement autre chose. « Si l'enjeu était simplement de mettre en place un canal de financement entre l'Europe et l'Iran, cela pourrait sans doute aller assez vite, mais l'enjeu est beaucoup plus global que cela : l'enjeu est la souveraineté commerciale européenne », a souligné, mardi, le ministre de l'Économie devant la presse. « Instex n'est pas un dispositif pour l'Iran. C'est un dispositif de souveraineté européenne globale », a-t-il ajouté. « C'est une ambition de beaucoup plus long terme – et c'est pour cela que cela prend du temps – qui est de garantir la souveraineté commerciale européenne et la liberté fondamentale de faire du commerce avec qui vous le souhaitez. » Pour le chef de Bercy, l'objectif, à terme, est que « l'euro s'affirme comme une monnaie de réserve internationale, au même titre que le dollar ».
Du point de vue iranien, le retard des Européens dans la mise en service d'Instex s'explique, avant tout, par les pressions américaines exercées sur le Vieux Continent. « L'influence et le poids du dollar sont tels que les États-Unis ont pris des parts dans toutes les grandes entreprises françaises, les empêchant de prendre la moindre décision », souligne-t-il. « Aucune entreprise pharmaceutique française n'ose aujourd'hui travailler avec l'Iran en raison des craintes d'amendes américaines. Que voulez-vous faire avec cela ? »
« Pressions américaines très fortes »
Le 12 avril dernier, Bruno Le Maire a été convié par Donald Trump à un entretien seul à seul, en marge d'une réunion du FMI. S'il a refusé de révéler le contenu de leur conversation, qui a duré une demi-heure, le ministre de l'Économie a confirmé les pressions américaines sur la France. « La pression existe, et elle est forte. Très forte. Très directe et très constante sur le sujet », a-t-il expliqué aux journalistes de la presse diplomatique. « C'est aussi des pressions sur les responsables politiques, l'administration et ceux qui sont impliqués sur ce projet, ce qui n'est pas une surprise », a-t-il précisé, tout en faisant part de la « détermination » des Européens.
La situation paraît pourtant inextricable, notamment pour les Iraniens, qui savent que, s'ils se retiraient à leur tour de l'accord sur le nucléaire, ils perdraient les derniers soutiens dont ils disposent en Europe, à Moscou et à Pékin, et donneraient aux Américains un prétexte parfait pour isoler d'autant plus Téhéran. Et notre source orientale d'avertir : « Si le monde, ou ses principaux pôles que sont l'Europe et la Chine, ne sont pas capables de réagir, alors, nous arriverons à un point où la situation deviendra ingérable. »
(Il va falloir que l'Iran offre des bons d'alimentation à sa population la plus précaire. Par contre, la Chine a tort de ne plus acheter le pétole iranien en pensant que les USA vont mettre la pédale douce à leur guerre commerciale, l'exemple de Huawei devrait leur persuader du contraire note de rené)
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