Comment le pire attentat prévu en Suisse a été déjoué à Genève
Des membres suisses du groupe Etat islamique ont tenté de faire exploser les gigantesques citernes de Vernier, à côté de l’aéroport de Cointrin, révèle notre enquête. Récit d’une catastrophe avortée
source : Le Temps
Des explosions massives à Vernier. Alerte générale. Un immense brasier menace les cités, toutes proches, du Lignon et des Avanchets. Les pompiers de Genève, tous mobilisés, demandent des renforts aux cantons voisins. Des fumées noires et toxiques enveloppent la ville et paralysent l’aéroport. Le scénario catastrophe d’un film à venir? Ou celui d’un exercice de la protection civile? Pire: le plan d’un attentat djihadiste déjoué par le Service de renseignement de la Confédération (SRC). Des Suisses liés au groupe Etat islamique (EI) ont fomenté un projet terroriste qui ciblait les citernes de Vernier. Cette machination terrifiante met en lumière la volonté et la capacité de l’EI de nuire aux intérêts helvétiques.
Au cours d’une enquête de plusieurs mois, Le Temps a remonté les pistes, compilé des informations, accumulé les témoignages et corroboré les allégations pour débrouiller un écheveau où s’entremêlent les parcours des djihadistes suisses de l’EI. Ce long travail révèle quelques pans d’une histoire qui reste mystérieuse. La plupart des interlocuteurs ont refusé que leurs noms respectifs soient mentionnés, beaucoup ont même préféré ne pas être cités du tout. Enfin, certains faits ont été sciemment tus pour ne pas compromettre les enquêtes en cours.
Daniel, le cerveau
Au cœur de l’affaire, un nom revient sans cesse, Daniel D. alias Abu Ilias al-Swisri, de son nom de guerre au sein de l’EI. Le jeune homme, âgé aujourd’hui de 25 ans, a grandi au Lignon, s’est converti à l’islam en 2013 et a rejoint l’EI en 2015. Avant qu’il n’embrasse l’islam le plus radical et l’idéologie haineuse de I’EI, avant qu’il ne devienne l’un des terroristes suisses les plus dangereux et les plus recherchés, il ne faisait pas de vagues et était considéré comme un garçon affable.
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Mais les témoignages de certains de ses anciens amis, sympathisants de l’EI, et les informations recueillies par les services du renseignement américains ont révélé son rôle important aussi bien dans l’organisation terroriste qu’au sein du réseau djihadiste genevois. Depuis son lieu de captivité dans le Kurdistan syrien, une prison à Hassaké où s’entassent les djihadistes étrangers dans des conditions épouvantables, Daniel D. nie avoir eu la fonction, le rôle et la dangerosité qu’on lui prête.
Le SRC s’est rendu en Syrie fin janvier pour interroger les trois djihadistes suisses détenus dont Daniel D., arrêté en juin 2019. Il a dûment cuisiné Daniel D. au sujet des attentats projetés en Suisse. Impossible de dire de ce qui en est sorti, mais tant que Daniel D. n’aura pas été confronté à certains de ses anciens complices genevois, il sera difficile de faire toute la lumière sur l’étendue de la menace que représentait et représente encore le réseau genevois. Revenons au début de cette histoire, au moment où des jeunes salafistes, prêts à en découdre avec l’ordre établi, s’agrègent en une petite bande autour de la mosquée du Petit-Saconnex.
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Des apprentis djihadistes
Courant 2014, l’EI prend le dessus sur les autres groupes qui combattent les forces gouvernementales syriennes, se fait connaître par ses conquêtes territoriales en Irak et en Syrie et par la décapitation médiatisée de certains de ses otages. A Genève, des jeunes convertis rêvent de djihad et de revanche sur la vie. Non pas qu’ils soient mal lotis, mais ils sont en marge, en rupture scolaire ou en recherche d’emploi. Leurs connaissances de l’arabe sont quasi nulles et leur compréhension de l’islam rudimentaire.
«Nous avions la rage. De l’islam, nous comprenions surtout la notion de djihad. C’était comme une excuse pour exprimer notre violence», explique l’un d’eux. Ils se rencontrent lors des prières à la mosquée: «On se croisait seulement, et un jour on s’est adressé la parole. A la mosquée, il y avait des petits groupes. Nous avions le nôtre, ce n’était pas officiel, mais nous avions sympathisé parce que nous avions beaucoup de points communs», poursuit un jeune bientôt trentenaire qui faisait partie de la bande. «Daniel était très sociable. Il se liait facilement et se faisait apprécier. Je dirais que c’était plutôt un bon gars. Il avait une Seat sport, se souvient-il, et me poussait parfois jusqu’à chez moi. D’autres fois, on allait au café pour causer.» La voiture et son propriétaire sont bientôt au centre d’un petit groupe dont le noyau est un trio: Daniel D., P. F. et Ramzi, le seul dont les parents soient musulmans et qui parle arabe.
Des volontaires en France, en Belgique et en Suisse
L’EI fait le plein de volontaires auprès des jeunes radicalisés en France, en Belgique et, dans une moindre mesure, en Suisse. A cheval sur la Syrie et l’Irak, le califat, qui a été proclamé le 29 juin, grandit. Le djihad, sous les ordres du calife autoproclamé Abou Bakr al-Baghdadi, constitue désormais un horizon pour les musulmans radicalisés de la mosquée du Petit-Saconnex. «On en discutait, se souvient un témoin de l’époque, on était sympathisants de l’EI, mais sans avoir fait allégeance. On disait aussi qu’on voulait partir en Syrie, mais c’était plutôt une façon de parler, il n’y avait pas de projets concrets.» L’idée fait cependant son chemin alors que la petite bande se radicalise rapidement.
Pour ceux qui fréquentent la mosquée du Petit-Saconnex, il est clair que le groupe a quitté une pratique religieuse consensuelle. Deux prédicateurs salafistes d’obédience saoudienne œuvrent dans le lieu de culte. Ils prêchent un islam radical et ferment les yeux sur les errements de certaines de leurs ouailles. Une petite dizaine de jeunes gravitent désormais autour du trio, parmi lesquels Kevin Z. – le Suisse qui purge une peine de 20 ans de prison au Maroc pour ses accointances avec les assassins de deux touristes scandinaves –, Nicolas P. – qui purge une peine de 5 ans de prison au Maroc pour avoir reçu des vidéos montrant la décapitation des deux touristes –, ainsi que plusieurs autres Genevois dont la plupart ont été interrogés par les inspecteurs du SRC mais laissés en liberté.



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