dimanche 9 juin 2019

La Suisse est riche en minerais stratégiques
source : La Tribune de Genève, Nicolas Pinguely
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La question d’exploiter les ressources du sous-sol utilisées en haute technologie se pose dans les Alpes. Pour faire face à des enjeux géopolitiques ou éthiques

Un sous-sol alpin riche, très riche même. Assis derrière son bureau, Robert Moritz, professeur au Département des sciences de la terre de l’Université de Genève, détaille de quoi est constitué le magot: or, zinc, fluorine, baryum ou encore tungstène sont nichés dans les Alpes valaisannes, grisonnes et tessinoises. Un magot dont on commence seulement à parler.
Il est vrai que les entrailles alpines n’ont pas encore livré tous leurs secrets. «On ne sait pas grand-chose au-delà de 100 mètres de profondeur», s’étonne Nicolas Meisser, conservateur de minéralogie du Musée cantonal de géologie à l’Université de Lausanne. Il est probable que la plupart des métaux utilisés en haute technologie, les fameuses terres rares, soient présents. «On peut imaginer qu’il y a du rhénium, du tellure, du bismuth, de l’antimoine ou encore du germanium, confie Robert Moritz. Mais tant la carte des teneurs que celle des éléments associés aux métaux principaux restent fragmentaires.»
Ces métaux font rêver. Des aimants des éoliennes aux écrans des téléphones portables, en passant par les batteries des voitures électriques et les objets connectés, on en retrouve en grammes dans toutes les applications modernes. «Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, terres rares, ces ressources sont devenues indispensables à notre nouvelle société écologique et numérique», confirme Guillaume Pitron, auteur, spécialiste en mines, rencontré à Montreux dans le cadre des Journées de la prévoyance 2019, organisées conjointement par Pittet Associés et PwC.
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Le tungstène est là

Métal stratégique, toujours. Dans les vals d’Anniviers et d’Hérens, en Valais, le tungstène est là. «Il n’y a pas encore eu de sondages profonds, rappelle Nicolas Meisser, mais comme la roche est similaire d’un point de vue géologique à celle du site autrichien de Mittersill, il est possible que nous ayons affaire à un gros gisement.» Ce métal rare d’une extrême dureté est très prisé en aéronautique et dans l’armement.
Il y a une chance à saisir en Suisse. «L’offre de tungstène est aujourd’hui menacée, la Chine dominant plus de 80% du marché», révèle le site des mines françaises de Salau, qui travaillent à relancer l’exploitation de ce métal après trois décennies de fermeture. Des mines seront-elles un jour exploitées en Suisse? La question peut sembler un brin provocatrice, tant l’industrie minière traîne derrière elle une odeur de soufre: pollution, travail des enfants, accidents. Mais les soubresauts géopolitiques modifient la donne. Dernier épisode en date: la Chine menace de ne plus vendre aux États-Unis les terres rares, dont elle contrôle 90% de l’approvisionnement mondial. Il faudra trouver d‘autres solutions pour sécuriser l’approvisionnement.
Dès lors, le sous-sol suisse va faire de nouveau saliver. Ce n’est totalement pas nouveau. Certains ont prospecté, lancé des projets à la fin des années 2000, longtemps hésité, puis renoncé. Le recul du prix des matières premières a rendu les investisseurs frileux. En Valais, le projet Aurovallis, mené par le groupe canadien Aurania, a été stoppé. «Si les forages du Mont Chemin ont permis de découvrir des minéralisations d’or économiquement intéressantes, ces dernières manquent de continuité», explique Keith M. Barron, directeur de la firme basée à Toronto. De nouveaux forages seraient nécessaires pour déterminer si la situation est plus favorable qu’il n’y paraît de prime abord. «Nous y avons par ailleurs trouvé des niveaux intéressants de tungstène, de fluorine et de baryum», ajoute-t-il. Aux Grisons, un projet de mine d’or a buté sur un refus populaire. «En 2012, la population a rejeté le projet, à Disentis, alors que l’exploitation allait pouvoir commencer», se souvient Nicolas Meisser.
En vérité, la mine continue de faire peur au pays du tourisme. Les filons trouvés dans les Alpes ont pourtant une forte teneur en métal jaune. «On atteint plusieurs grammes par tonne, ce qui est riche à l’échelle mondiale», explique-t-il. Ces roches contiennent par ailleurs très peu d’éléments polluants, comme l’arsenic, ce qui est assez rare et limite les risques d’accidents. Mais comme l’or «suisse» est disséminé sur de grandes étendues, son exploitation n’est pas aisée.
Ce rêve de doux dingue d’ouvrir des mines pourrait cependant devenir réalité. «Les populations locales pourraient dire oui lorsque les retombées économiques seront prises en compte, notamment les redevances qui tomberont», juge Robert Moritz. À Lausanne, Nicolas Meisser va dans le même sens: «Il y a quatre ou cinq sites jouables en Suisse.»

Des mines de fer aux carrières

L’exploitation de mines n’est pas quelque chose de nouveau dans le pays. Sel, fer, plomb, zinc, charbon y furent exploités jusqu’au XIXe siècle. «Il y a eu encore quelques petits grattages pendant les deux guerres mondiales, au siècle dernier», relève le professeur Moritz. Les dernières mines de fer ont fermé dans les années 1960, notamment à Sargans, dans le canton de Saint-Gall.
Il existe par ailleurs des dizaines de carrières de calcaire, de sable et d’argile dans le pays, des mines à ciel ouvert. «On a un besoin astronomique de matériaux de construction avec le boom que connaît le secteur du bâtiment en Suisse, couplé avec l’agrandissement du réseau routier et de train», ajoute pour sa part Nicolas Meisser. Les aspects éthiques doivent aussi être pris en compte. Les mines du Congo, dans lesquelles s’activent des milliers de petites mains, ou encore la pollution des rivières d’Amazonie, sont problématiques. «Il serait judicieux de rapatrier ici une partie de l’extraction minière afin de mieux contrôler l’impact social et environnemental de cette activité», confie Robert Moritz. Les coûts écologiques du transport sont également importants. De quoi faire réfléchir.

Un sous-sol européen riche

En vérité, les ressources minières ne sont pas rares en Europe. Le nickel est exploité en Finlande, le fer extrait en Suède et la Norvège se profile sur le cuivre. Le sous-sol européen renferme aussi du lithium en quantité. Guillaume Pitron ne dit pas autre chose lorsqu’il recommande d’investir dans le groupe minier Europena Lithium, qui lance un projet d’extraction au Portugal. Un moyen d’approvisionner en lithium les usines de batteries que l’Europe veut lancer. «Une société qui devient locavore devrait, au-delà de la nourriture, se demander s’il est judicieux d’importer depuis le Chili, l’Afrique ou la Chine les métaux utiles à son économie», conclut Robert Moritz. Bref, ça phosphore un peu partout. (Le Matin Dimanche)
Créé: 08.06.2019, 23h00

(Naturellement, très polluants l'exploitation de ces minerais stratégiques, ils vont bousiller leurs cours d'eau alors que l'eau devient une ressource stratégique. note de rené)

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