LA FACE OBSCURE DU BITCOIN
18 décembre 2017 source : Le Déconsommateur
16 450 € à l’heure où j’écris ces lignes ! C’est la valeur d’un bitcoin… qui s’échangeait pour moins d’un millier d’euros début 2017. Un rendement incroyable, donc, qui ferait passer n’importe quelle action ou produit dérivé pour de l’enfantillage.
Mais ici, je ne vais pas répondre à la question de la valeur spéculative du Bitcoin – par exemple « est-ce que ça pourrait vous rapporter d’investir dans le Bitcoin en 2018 ? »Vous trouverez pléthores d’articles et de vidéos là-dessus en vous baladant sur la toile…
Non, ici je veux plutôt qu’on s’interroge sur la valeur éthique d’un tel investissement. Autrement dit, le Bitcoin est-il vraiment la monnaie du futur, et si oui qu’est-ce que ça implique ? Qu’est-ce que l’on encourage en finançant un tel système ? S’agit-il d’un placement « responsable » ?…
1. Bref rappel : qu’est-ce que le Bitcoin ?
Je présume que vous avez à peu près tous entendu parler du Bitcoin, mais que certains d’entre vous n’en connaissent pas encore bien les principes fondamentaux. Donc, avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques définitions s’imposent… mais si vous estimez que vous en savez suffisamment, je vous invite à passer directement au chapitre suivant
Alors, le Bitcoin, c’est quoi ? Il s’agit de la plus connue des crypto-monnaies. Ces monnaies virtuelles se basent sur d’autres principes que les monnaies classiques. Pour commencer, elles n’intègrent pas de devises physiques dans leur fonctionnement – c’est à dire que vous ne trouverez pas de pièces ou de billets de bitcoins, comme on peut en trouver pour les euros ou les dollars.
Le Bitcoin est la crypto-monnaie n°1 dans le monde – Source Flickr – Licence CC BY SA – Auteur Antana
Ensuite, les crypto-monnaies ne font pas du tout appel aux banques pour fonctionner. En effet, dans le système monétaire classique, les établissements bancaires sont des acteurs incontournables. Ce sont eux qui créent la monnaie et valident la plupart des échanges. La situation est différente pour le Bitcoin. Ici, la création monétaire et la validation des échanges sont entièrement décentralisés. Autrement dit, les banques et les états n’ont pas de contrôle direct sur le fonctionnement du Bitcoin.
2. L’idéologie du bitcoin
Le Bitcoin répond directement aux problèmes de son temps. En effet, il voit le jour en 2009 sur fond de crise financière mondiale – moment où les remises en cause du modèle financier dominant se multiplient. Il doit une bonne part de son succès au fait que les états, banques et autres institutions financières n’ont aucun contrôle direct sur son fonctionnement.
Libre (son code est accessible à tous), sécurisé, aux main d’une large communauté et théoriquement à l’abri de tout contrôle centralisé, le Bitcoin est donc à première vue un excellent moyen de s’affranchir du système financier ultracapitaliste… C’est en partie vrai et je pense sincèrement qu’il a été conçu dans cet esprit.
Pourtant, le Bitcoin séduit aussi et surtout des partisans du néolibéralisme (parmi lesquels on trouve de nombreux millionnaires et autres startupers) ! Paradoxe ?… Pas forcément.
En effet, le Bitcoin est aussi la réponse idéale aux critiques émises sur la monnaie par les économistes ultralibérauxdans le courant du XXe siècle. Selon Friedrich Hayeck et les autres fondateurs de cette idéologie, la monnaie traditionnelle souffre de deux grands maux : son contrôle par les institutions centralisées et le fait qu’elle favorise l’inflation.
Or, le Bitcoin s’appuie sur un système décentralisé et il est conçu pour être produit en quantité finie – ce qui tend à limiter l’inflation… voire à provoquer une baisse des prix !
3. Le Bitcoin à l’épreuve des faits
Mais dans les faits, qu’en est-il ? Le Bitcoin a-t-il remplit-il son rôle de monnaie virtuelle, libre et indépendante des banques et des institutions ? Autrement dit, a-t-il contribué à « rendre le monde meilleur » en favorisant une économie profitable à tous ? C’est pour le moins… discutable.
Pour schématiser, l’essor du Bitcoin a connu deux étapes clés : il a d’abord servi de monnaie de contrebande, puis d’instrument de spéculation…
4. A quoi mène le Bitcoin ?
Nous l’avons évoqué plus ou moins longuement, le Bitcoin est en quelque sorte « conçu pour flamber » : son prix continuera à s’élever mécaniquement – et sans doute de manière exponentielle – tant qu’il suscitera l’intérêt des spéculateurs. Le fait qu’il soit de plus en plus difficile d’en produire et que son stock soit limité à terme devrait favoriser cette dynamique.
Mais son cours peut-il s’effondrer soudainement et irrémédiablement ? Oui, c’est tout à fait possible… Après tout, sa valeur repose sur la spéculation, c’est à dire sur le sentiment de confiance que lui voue le marché. Mais là n’est pas vraiment la question… Ou plutôt, c’est bien l’unique question que l’on se pose d’habitude, et c’est bien ça le problème !
Evolution du taux de change Bitcoin – Dollar jusqu’à la mi-2017 (source Bitcoincharts)
De nos jours, le Bitcoin est utilisé presque uniquement à des fins de spéculation. Que pèse le reste en comparaison ? Par exemple le fait qu’il puisse réellement servir de monnaie courante un jour, qu’il repose sur un logiciel libre et respecte la vie privée de ses utilisateur, ou même qu’il fonctionne de manière indépendante des grandes institutions ?…
Je pense que tout cela n’est plus si important, en réalité… Certes, cela pouvait compter aux yeux de ses créateurs et pour les personnes qui ont contribué au développement du projet. Ça doit même compter encore un peu pour quelques nouveaux acquéreurs.
Mais je pense qu’aujourd’hui, pour l’immense majorité des investisseurs et des mineurs, les aspects « bénéfiques » du Bitcoin font office de simple paravent : une façon – pas forcément fausse – de présenter les choses de manière sympathique. Car une seule chose compte, en réalité : que la valeur du Bitcoin ait augmenté de plus de 1 000 % en à peine un an…
Derrière le paravent doré…
Or que se cache-t-il derrière tout cela ? Après tout, pourquoi ne pas « faire du fric », si ça encourage l’émergence d’une économie plus saine ?… Très bien. Imaginons un instant que le Bitcoin cesse un jour d’être un objet presque uniquement spéculatif et devienne une des principales monnaies, utilisée à grande échelle pour le commerce et la vie quotidienne de millions de personnes, au même titre que l’euro, le dollar ou le yuan.
Qu’est-ce que cela impliquerait ?
- Tout d’abord, les banques accuseraient le coup. Mais passons là-dessus, ce n’est sans doute pas plus mal ! Gageons d’ailleurs que la plupart des établissements bancaires survivraient d’une manière ou d’une autre, à travers de nouvelles activités ou en se recentrant sur la production ou le trading de crypto-monnaies au cours de la période de mutation… Mais leur rôle s’en verrait tout de même atténué.
- Toutefois, le pouvoir financier ne ferait que changer de main (et encore… dans certains cas seulement) plutôt que se répartir plus équitablement entre tous les acteurs du système. En effet, nous devrions vivre avec une devise naturellement déflationniste. Ainsi, la vie serait encore plus sympathique pour les très gros détenteurs de bitcoins que pour nos actuels millionnaires en euros ou en dollars (même si en réalité il s’agit souvent des mêmes personnes)…
- En effet, les « early adopters », c’est à dire ceux qui auraient acheté beaucoup de bitcoins très tôt, concentreraient l’essentiel des richesses et du pouvoir de décision, et ce de manière pratiquement irrémédiable. Et il est très probable que dans un tel modèle – déflationniste –, les inégalités économiques soient encore plus marquées qu’à l’heure actuelle.
- Dans un monde « orienté Bitcoin », l’anonymat des transactions est facilité. Ainsi, la taxation et le contrôle des transactions par les institutions est rendu plus difficile. La compétition mondiale autour des salaires et des coûts de production est donc favorisée, de même que le commerce illicite. Cela implique aussi davantage d’évasion fiscale…
- Le système de validation des transactions et de création monétaire est de plus en plus coûteux en puissance de calcul, c’est à dire en matériaux (besoin constant d’amélioration et renouvellement du matériel, d’où une dépense en nombreux minerais, y compris des métaux rares pour les circuits imprimés) et en énergie (dépense conséquente en électricité et en énergie diverse pour ventiler les usines de minage)…
- La difficulté croissante du minage, couplée à la démultiplication des transactions si la crypto-monnaie devient un des principaux moyens d’échanges, fait nécessairement surgir la question du coût écologique. Étant donné la dépense énergétique actuelle du réseau Bitcoin, il est peu probable que le système reste soutenable s’il atteint un jour un volume de transactions comparable à ceux de l’euro ou du yuan…
- Enfin, l’ensemble de ce système monétaire reposerait entièrement sur l’informatique et internet. Certes, c’est déjà le cas en très grande partie avec les monnaies actuelles, mais imaginez un monde où l’une des monnaies dominantes n’est accessible qu’aux seuls détenteurs d’outils numériques (smartphones ou autres)… Un tel système exclurait tout de même plusieurs milliards de personnes.
- Ainsi, la fracture numérique ne ferait qu’accroître la fracture économique. Pour résorber un peu celles-ci, il faudrait produire encore plus (par milliards !) de systèmes numériques gourmands en ressources et en énergie…
- L’usage du Bitcoin est nécessairement lié aux outils numériques
5. Impasse ?
Alors, de deux choses l’une :
– soit le Bitcoin devient une monnaie majeure et ça pose plus de problèmes que ça n’en résout,
– soit il ne débouche sur rien et on aura encouragé une entreprise inutile.
– soit le Bitcoin devient une monnaie majeure et ça pose plus de problèmes que ça n’en résout,
– soit il ne débouche sur rien et on aura encouragé une entreprise inutile.
Dans un cas comme dans l’autre, je ne pense pas qu’il soit éthique d’investir dans le Bitcoin. D’ailleurs, je suis contre l’investissement purement spéculatif d’une manière générale.
Alors, on va où ?…
Le Bitcoin n’est pas qu’une perte de temps. Cette expérience a permis d’éprouver un système et ses limites. Quelques principes – le fait qu’il s’agisse d’un système libre et partagé notamment – restent très intéressants et prometteurs. Il faut en tirer des leçons pour d’autres projets.
Par exemple, en préparant cet article, j’en suis arrivé à une conclusion étonnante… À quelques exceptions près, il me semble que la monnaie du futur devrait être l’exact opposé du Bitcoin.
Vous l’aurez compris, je n’encourage pas l’investissement dans le Bitcoin, pour des raisons éthiques. Et je n’ai même pas parlé des risques que vous encourez avec un tel placement : volatilité, possible effondrement du cours suite à des décisions politiques des états ou des institutions, etc. Donc si malgré tout cela, vous souhaitez encore acheter du Bitcoin, je vous conseille très fortement de n’y consacrer qu’une somme que vous pouvez vraiment vous permettre de perdre !
Et pour conclure, je précise que cet article n’est que l’expression d’un avis personnel : je ne prétends absolument pas détenir la vérité absolue ! C’est un sujet qui divise fortement, donc je vous invite aussi à ne pas prendre tout ce que je dis pour argent comptant et à bien vous renseigner par ailleurs avant de vous forger votre propre opinion…
Enfin, je vous encourage bien sûr à partager vos points de vue avec moi en commentaire, mais je vous remercie par avance de rester constructif et respectueux.
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