Deux articles un peu longs sur l'EI et sa secte d'assassins (année 2016) qu'elle veut utiliser de par le monde et la secte des assassins du vieux de la montagne (année 1124). Au final, l'histoire bafouille.
*** Notes ***
Comment une branche secrète de l’ÉI a établi un réseau mondial d’assassins, par Rukmini Callimachi
18 août 2016 source : Les Crises.fr
Une interview réalisée en prison avec un allemand qui a rejoint l’État islamique révèle les travaux d’une unité dont les lieutenants ont été habilités à planifier des attentats à travers le monde.
Par Rukmini Callimachi, le 3 août 2016
Harry Sarfo, ancien combattant allemand de l’État islamique, est à l’intérieur d’une prison hautement sécurisée à Brême, où il purge une peine de trois ans pour une accusation de terrorisme. Gordon Welters pour le New York Times
Brême, Allemagne – Croyant répondre à un appel divin, Harry Sarfo a quitté l’année dernière sa maison située dans la ville ouvrière de Brême puis a conduit sa voiture pendant quatre jours consécutifs pour atteindre le territoire contrôlé par l’État islamique en Syrie.
Il avait à peine eu le temps de s’installer que des membres des services secrets de l’État islamique, portant des masques sur leurs visages, vinrent l’informer, lui et ses amis allemands, qu’ils ne voulaient plus que les Européens viennent en Syrie. Ils leur déclarèrent ainsi qu’ils devaient rentrer chez eux afin d’aider le groupe à réaliser le plan de propagation du terrorisme dans le monde.
« Il parlait ouvertement de la situation, disant qu’il y a un paquet de gens vivant dans les pays européens et qui attendaient les ordres pour attaquer les populations européennes, » a raconté lundi M. Sarfo, au cours d’une entrevue avec le New York Times conduite en anglais au sein d’une prison hautement sécurisée située près de Brême. « Et c’était avant les attentats de Bruxelles et de Paris. »
L’homme masqué expliquait que, bien que le groupe soit bien installé dans certains pays européens, il avait besoin de plus de terroristes en Allemagne et en Grande-Bretagne en particulier. « Ils lui ont demandé : “Voudrais-tu retourner en Allemagne, parce que c’est ce dont nous avons besoin pour le moment.” », se remémore M. Sarfo. « Et ils déclaraient toujours vouloir que les choses se produisent en même temps : ils voulaient des tonnes d’attentats simultanément en Angleterre, en Allemagne et en France. »
Au cours de cette entrevue rare en prison, un ancien membre de l’ÉI venant d’Allemagne raconte son histoire et fournit un nouvel aperçu du complot du groupe militant pour attaquer les pays occidentaux. Par Andrew Glazer, Rukmini Callimachi et Ben Laffin, dans une publication du 3 août 2016. Photo de Gordon Welters pour le New York Times
Les agents appartenaient à une unité de renseignement de l’État islamique connue en arabe sous le nom de Emni, qui est devenue une combinaison d’une force de police interne et d’une branche menant des opérations à l’extérieur, dédiée à l’exportation de la terreur à l’étranger, selon des milliers de pages de documents des interrogatoires et des renseignements français, belges, allemands et autrichiens obtenus par The Times.
Les attentats de l’État islamique le 13 novembre à Paris ont attiré l’attention du monde entier sur le réseau de terrorisme externe du groupe, qui a commencé à envoyer des combattants à l’extérieur il y a deux ans. Le récit de M. Sarfo, ainsi que celui des autres recrues qui ont été capturées, vient désormais dévoiler encore davantage les systèmes mis en place par le groupe pour exporter la violence au-delà de ses frontières.
Ce qu’ils décrivent est un service secret aux niveaux multiples sous le commandement général d’Abu Mohammed al-Adnani, chef de la propagande, porte-parole et agent le plus haut gradé de l’État islamique. Selon M. Sarfo, sous les ordres d’al-Adnani se situe un niveau de lieutenants qui ont été habilités à planifier des attentats dans différentes régions du monde, incluant un « service secret pour les affaires européennes », un « service secret pour les affaires asiatiques » et un « service secret pour les affaires arabes ».
Une Direction générale des opérations extérieures, unité spéciale de l’État islamique
Au moins 10 attaques meurtrières contre les Occidentaux ont été dirigées ou coordonnées par une unité spéciale de l’État islamique dédiée à l’exportation de la terreur à l’étranger. En outre, plus de 30 personnes qui travaillent pour ce groupe ont été arrêtées avant de pouvoir mener des attaques.
Confirmant l’idée que l’Emni est une partie essentielle des opérations de l’État islamique, les entrevues et les documents indiquent que l’unité a carte blanche pour recruter et rediriger des agents de toutes les parties de l’organisation – des nouveaux arrivants jusqu’à des combattants chevronnés, et des groupes de forces spéciales et leurs unités de commandos d’élite. Pris ensemble, les enregistrements d’interrogatoires montrent que des agents sont sélectionnés par nationalité et regroupés par langue en petites unités discrètes, dont les membres se rencontrent parfois seulement en tête à tête, la veille de leur départ à l’étranger.
En plus du rôle de coordination joué par M. Adnani, la planification de la terreur est allée de pair avec de vastes opérations de propagande du groupe – comprenant, selon les dires de M. Sarfo, des réunions mensuelles dans lesquelles M. Adnani choisissait des vidéos macabres destinées à promouvoir des évènements pris sur les champs de bataille.
Sur la base des rapports des agents appréhendés jusqu’à présent, l’Emni est devenu le rouage essentiel dans la machinerie du groupe de terrorisme, et ses recrues ont mené les attentats de Paris et construit les valises piégées utilisées dans un terminal de l’aéroport et une station de métro de Bruxelles. Des dossiers d’enquête montrent que ses fantassins ont également été envoyés en Autriche, en Allemagne, en Espagne, au Liban, en Tunisie, au Bangladesh, en Indonésie et en Malaisie.
Avec des fonctionnaires européens tendus par une série d’agressions par des attaquants apparemment sans rapport qui se sont réclamés de l’État islamique, aussi connu comme ISIS ou ISIL, M. Sarfo a suggéré qu’il pourrait y avoir des liens dont les autorités n’ont pas connaissance. On lui a dit que des agents d’infiltration en Europe utilisaient les nouveaux convertis comme intermédiaires, ou clean men (« hommes propres »), qui aident à coordonner les personnes intéressées pour mener des attaques avec des agents qui peuvent transmettre des instructions sur tout, de la façon de fabriquer une ceinture explosive à la façon d’attribuer leur violence à l’État islamique.
Le groupe a renvoyé « des centaines d’opérateurs » vers l’Union européenne, et « des centaines d’autres vers la seule Turquie », selon un haut fonctionnaire du renseignement des États-Unis et un haut fonctionnaire de la défense américaine, qui ont tous deux demandé l’anonymat pour parler de renseignement.
M. Sarfo, qui a récemment été sorti de l’isolement dans sa prison allemande parce qu’il n’est plus considéré comme violent, est d’accord avec cette évaluation. « Beaucoup d’entre eux sont revenus, » a-t-il dit. « Des centaines, sans aucun doute. »
Une enseigne de l’État islamique en juin à Manbij, une ville syrienne du nord, qui était l’un des sanctuaires du groupe destiné à la conversion des combattants étrangers. Credit Delil Souleiman/Agence France-Presse — Getty Images
Évaluation des recrues
Le premier port d’escale pour les nouveaux arrivants à l’État islamique est un réseau de dortoirs en Syrie, juste à la frontière de la Turquie. Là, les recrues sont recensées et interrogées.
Les empreintes digitales de M. Sarfo ont été prises, et un médecin est venu faire une prise de sang et un examen physique. Un homme avec un ordinateur portable a mené une entrevue d’admission. « Il a posé des questions ordinaires comme : “Quel est votre nom ? Quel est votre deuxième prénom ? Qui est votre maman ? Où est-t-elle née ? Qu’avez-vous étudié ? Quels sont vos diplômes ? Quelle est votre ambition ? Que voulez-vous devenir ?” », a déclaré M. Sarfo.
Il fut également question de son passé. C’était un habitué d’une mosquée radicale de Brême qui a déjà envoyé une vingtaine de membres en Syrie, dont au moins quatre d’entre eux ont été tués au combat, selon Daniel Heinke, coordinateur de la lutte antiterroriste au ministère allemand de l’intérieur pour la région. Il a purgé une peine de prison d’un an pour le cambriolage d’un supermarché sans faire de victime en emportant 23 000 euros. Bien que la sanction pour vol dans les zones sous contrôle de l’État islamique soit l’amputation, un passé criminel peut être un atout précieux. M. Sarfo ajoute : « Surtout s’ils savent que vous avez des liens avec le crime organisé et qu’ils savent que vous pouvez avoir de faux papiers d’identité, ou s’ils savent que vous avez des contacts en Europe qui peuvent vous infiltrer en Union européenne. »
La nature bureaucratique de la procédure d’admission a été confirmée récemment par des responsables américains, après que des clés USB ont été récupérées dans la ville syrienne récemment libérée de Manbij, l’un des centres de formation des combattants étrangers.
M. Sarfo a rempli tous les questionnaires, et le troisième jour après son arrivée, les membres de l’Emni sont venus l’interroger. Il voulait se battre en Syrie et en Irak, mais les agents masqués ont expliqué qu’ils avaient un problème épineux.
« On m’a dit qu’il n’y a pas beaucoup de gens en Allemagne qui sont prêts à faire le travail, » a déclaré M. Sarfo peu de temps après son arrestation l’année dernière, selon la transcription de son interrogatoire par des agents allemands, qui fait plus de 500 pages. « Ils ont dit qu’ils en avaient quelques-uns au début. Mais l’un après l’autre, pour ainsi dire, parce qu’ils ont eu peur, ils se sont dégonflés. Même chose pour l’Angleterre. »
En revanche, le groupe comptait plus de volontaires que nécessaire pour la France. « Mon ami les a interrogés sur la France, » a déclaré M. Sarfo. « Et ils se sont mis à rire, mais vraiment rire, au point d’avoir les larmes aux yeux. Ils lui ont dit : “Ne vous inquiétez pas pour la France. Mafi mushkilah.” En arabe, cela signifie “Pas de problème.”. » Cette conversation a eu lieu en avril 2015, sept mois avant les massacres coordonnés à Paris en novembre, la pire attaque terroriste en Europe depuis plus d’une décennie.
Alors que certains détails du compte-rendu de M. Sarfo ne peuvent être vérifiés, ses déclarations correspondent avec les interrogatoires des autres recrues. Et les responsables de la prison comme les agents de renseignement allemands qui ont interrogé M. Sarfo après son arrestation ont dit l’avoir trouvé crédible.
Depuis la montée de l’État islamique il y a plus de deux ans, les agences de renseignement recueillent des informations sur l’Emni. A l’origine, l’unité était chargée du contrôle des membres de l’État islamique, ainsi que de la conduite des interrogatoires et du recrutement des espions, selon les dossiers d’interrogatoire et les analystes. Mais les membres français arrêtés en 2014 et 2015 ont expliqué que l’Emni s’était donné un nouvel objectif : projeter la terreur à l’étranger.
« C’est l’Emni qui assure la sécurité interne à l’intérieur du Dawla » – le mot arabe pour État – « et il supervise la sécurité extérieure en envoyant à l’étranger les gens qu’ils ont recruté, ou bien par l’envoi d’individus chargés de commettre des actes violents, comme ce qui est arrivé en Tunisie à l’intérieur du musée de Tunis ; ou encore le complot avorté en Belgique, » a déclaré Nicolas Moreau, 32 ans, un citoyen français qui a été arrêté l’année dernière après avoir quitté l’État islamique en Syrie, selon sa déclaration aux services de renseignement français.
M. Moreau a expliqué qu’il avait géré un restaurant à Raqqa, en Syrie, la capitale de fait du territoire du groupe, où il avait servi des repas à des membres clés de l’Emni – y compris Abdelhamid Abaaoud, le commanditairedes attaques de Paris, qui a été tué dans un affrontement avec la police quelques jours plus tard.
D’autres interrogatoires, similaires au compte-rendu de M. Sarfo, ont conduit les chercheurs à conclure que l’Emni a également formé et envoyé le tireur qui a ouvert le feu sur une plage de Sousse, en Tunisie, en juin, et l’homme qui a préparé les bombes de l’attentat de l’aéroport de Bruxelles.
Des dossiers des agences de renseignement française, autrichienne et belge montrent qu’au moins 28 agents recrutés par l’Emni ont réussi à se déployer dans des pays hors du territoire de base de l’État islamique, y organisant – avec ou sans succès – des attaques. Les responsables disent que des dizaines d’autres agents ont réussi à s’infiltrer et à constituer des cellules dormantes.
Dans ses propres interactions avec l’Emni, M. Sarfo a réalisé qu’ils préparaient un fichier mondial des terroristes et qu’ils cherchent à combler les trous de leur réseau international, a-t-il dit.
Il a décrit ce qu’il a entendu au sujet des travaux du groupe sur la construction d’une infrastructure au Bangladesh. Là-bas, le siège d’un café par une équipe de tireurs de l’État islamique s’est soldé par la mort d’au moins 20 otages le mois dernier. La quasi-totalité d’entre eux étaient étrangers.
M. Sarfo a poursuivi en disant que, pour les recrues asiatiques, le groupe recherchait spécialement des militants qui venaient du réseau d’al-Qaïda dans la région : « Des gens en particulier du Bangladesh, de la Malaisie et de l’Indonésie – ce sont des gens qui travaillaient habituellement pour al-Qaïda, et une fois qu’ils ont rejoint l’État islamique, ils leur posent des questions sur leurs expériences et s’ils ont des contacts. »
Dans ses séances d’information avec les autorités allemandes, et de nouveau dans l’interview de cette semaine, M. Sarfo a soulevé la possibilité que certains des attaquants récents en Europe qui ont fait allégeance au chef de l’État islamique au cours de leurs assauts pourraient avoir un lien plus direct avec le groupe que ne le pensent les responsables.
M. Sarfo a expliqué que l’Emni garde beaucoup de ses taupes en Europe. Ils agissent comme des nœuds qui peuvent activer à distance des kamikazes potentiels qui ont été attirés par la propagande. Ils sont reliés entre eux par ceux que M. Sarfo a appelé les “clean men” – nouvellement convertis à l’islam sans liens établis avec des groupes radicaux.
« Ces gens ne sont pas en contact direct avec ces gars qui font les attaques, parce qu’ils savent que si ces gens commencent à parler, ils vont se faire prendre, » a-t-il dit des opérateurs souterrains.
« Ils utilisent la plupart du temps des gens qui sont de nouveaux musulmans convertis, » a-t-il déclaré. Ces convertis « propres » « entrent en contact avec les gens et leur adressent le message. » Et dans le cas de serments d’allégeance enregistrés par vidéo, les intermédiaires peuvent ensuite envoyer ceux-ci au responsable de l’ÉI en Europe, qui les met en ligne pour une utilisation par les canaux de propagande de l’ÉI.
Les documents du renseignement et M. Sarfo s’accordent sur le fait que la plupart des recrues de l’ÉI ont été renvoyées chez elles pour y préparer des attentats. Cependant, M. Sarfo s’est souvenu que les membres de la branche lui ont dit que l’Emni n’a probablement pas réussi à envoyer des terroristes entraînés en Amérique du Nord.
Bien que des dizaines d’Américains soient devenus membres de l’ÉI et que certains ont été recrutés au sein d’une branche des opérations extérieures, « ils savent que c’est difficile pour eux de renvoyer des Américains chez eux » une fois qu’ils sont allés en Syrie, a-t-il affirmé.
« Pour les États-Unis et le Canada, il est plus facile pour eux de les recruter via les réseaux sociaux parce qu’ils disent que les Américains sont stupides et qu’ils ont des lois en faveur des armes à feu, » a-t-il exposé. « Ils ont affirmé que nous pouvons les radicaliser facilement, et que s’ils n’ont pas d’antécédents judiciaires, ils pourront acheter des armes, et donc que nous n’avons pas besoin d’intermédiaires pour leur en fournir. »
Des chars capturés par des milices kurdes l’an dernier en Syrie. L’écriture arabe les identifie comme appartenant à Jaysh al-Khalifa, ou Armée du Califat, une unité d’élite de l’État islamique. Crédit : Mauricio Lima pour le New York Times
Jours d’entraînement
Depuis la fin de l’année 2014, l’État islamique a donné pour consigne aux étrangers rejoignant le groupe d’organiser leur voyage comme s’ils allaient passer des vacances dans le sud de la Turquie, notamment en réservant un billet d’avion aller-retour en payant des vacances tout-compris dans un hôtel de station balnéaire, à partir duquel les passeurs organisent leur transport en Syrie, selon les documents du renseignement et les explications de M. Sarfo.
Cette couverture met la pression pour faire avancer rapidement les choses pendant l’entraînement des recrues en Syrie, qui dure le strict minimum – seulement quelques jours d’exercices au maniement des armes de bases, dans certains cas.
« Lorsqu’ils reviennent en France ou en Allemagne, ils peuvent dire : “J’étais seulement en vacances en Turquie.”, » a affirmé M. Sarfo. « Plus la durée du séjour au sein de l’État Islamique est longue, et plus les services secrets occidentaux auront des soupçons, c’est la raison pour laquelle ils effectuent l’entraînement aussi rapidement que possible. »
Cette facilité de s’exprimer à la fois en allemand et en anglais – M. Sarfo a étudié la construction au College Newham dans l’Est londonien – l’a rendu intéressant en tant que terroriste potentiel. Bien que l’Emni l’ait approché plusieurs fois pour lui demander de revenir en Allemagne, il a refusé, a-t-il déclaré.
Finalement, M. Sarfo, peut-être en raison de son aspect robuste – il mesure environ 1,85 m et pesait 130 kg lorsqu’il est arrivé en Syrie, bien qu’il ait perdu du poids depuis – a été enrôlé au sein des forces spéciales de l’ÉI.
Cette unité admettait uniquement des hommes célibataires qui ont convenu de ne pas se marier pendant la durée de leur entraînement. De plus, elle était l’une des quelques unités d’élite qui est devenue un réservoir de recrutement pour la branche des opérations externes afin de fournir une force offensive pour infiltrer les villes durant les batailles, a attesté M. Sarfo.
Il a été conduit en compagnie de son ami allemand dans le désert en dehors de Raqqa.
« Ils nous ont déposés en plein milieu de nulle part et ils nous ont dit : “Nous sommes ici.”, » a-t-il confié selon le script de l’une de ses sessions d’interrogatoires. « Donc nous sommes debout dans le désert et nous avons pensé : “Que se passe-t-il ?” » Lorsque les deux Allemands ont examiné les lieux de plus près, ils se sont rendus compte qu’il y avait des demeures en forme de cavernes autour d’eux. Tout ce qui se situe au-dessus du sol était peint avec de la boue afin d’être invisible aux drones.
« Se doucher était interdit. Manger aussi à moins qu’ils vous donnent de la nourriture, » a expliqué M. Sarfo, en ajoutant qu’il avait partagé sa caverne avec cinq ou six autres personnes. Même l’eau potable était sévèrement rationnée. « Chaque habitation recevait un demi-litre d’eau par jour, mis sur le pas de porte, a-t-il indiqué. Et l’objectif de cela était de nous tester, de voir qui en voulait vraiment, qui était inflexible. »
La formation éreintante a commencé : des heures à courir, à sauter, à faire des pompes, des barres parallèles, à ramper. Les recrues commençaient à s’évanouir.
La deuxième semaine, ils ont reçu chacun un fusil d’assaut Kalachnikov avec la consigne de le garder avec eux, même pour dormir, jusqu’à ce qu’il devienne « comme un troisième bras, » a-t-il dit, selon son compte-rendu d’interrogatoire.
La punition pour avoir désobéi était sévère. « Un garçon a refusé de se lever, parce qu’il était trop épuisé, » a déclaré M. Sarfo aux autorités. « Ils l’ont attaché à un poteau pieds et poings liés et l’ont laissé là. »
Il a appris que le programme des forces spéciales comportait 10 niveaux de formation. Après avoir obtenu son diplôme de niveau 2, il a été emmené sur une île d’une rivière de Tabqa, en Syrie. Le couchage des recrues était fait de trous dans le sol, recouverts de bâtons et de brindilles. Ils se sont entrainés à la natation, à la plongée sous-marine et à l’orientation.
Tout au long de sa formation, M. Sarfo a côtoyé un échantillon international de recrues. Quand il est arrivé au camp du désert, il a couru aux côtés de marocains, d’égyptiens, au moins un indonésien, un canadien et un belge. Et sur l’île, il a connu des unités spéciales similaires, dont une appelée Jaysh al-Khalifa, ou l’Armée du Califat.
Une plainte pénale de 12 pages indique que l’État islamique a tenté de recruter au moins un américain dans cette unité, mais qu’il a refusé de s’inscrire.
L’homme, Mohamed Jamal Khweis, âgé de 26 ans, venant d’Alexandria (dans l’État de Virginie) est arrivé en Syrie en décembre, et a été capturé par les troupes kurdes en Irak en mars. Dans son compte-rendu avec le FBI, il a expliqué que, dès le début, il a été approché par des membres de l’unité. « Au cours de son séjour dans cette maison sécurisée, des représentants de Jaysh Khalifa, un groupe décrit par le défendeur comme un “groupe offensif”, a rendu visite aux nouvelles recrues de l’ÉI, » selon la plainte. « Les représentants ont expliqué que leur groupe était responsable de l’admission des volontaires de pays étrangers qui seraient formés et renvoyés dans leur pays pour mener des opérations et exécuter des attaques au nom de I’ÉI. Les exigences du groupe, entre autres, stipulaient que les recrues devaient être célibataires, formées dans des endroits éloignés, être exemptes de toute blessure et devaient rester recluses jusqu’au retour dans leur pays d’origine. »
Abu Mohammed al-Adnani, porte-parole de l’État islamique, commande également une unité appelée Emni, qui est devenue à la fois une force de maintien de l’ordre interne et une branche des opérations extérieures.
L’homme fort
Au cours de son entraînement des forces spéciales, M. Sarfo s’est rapproché de l’émir du camp, un marocain qui a commencé à divulguer des détails sur la façon dont les actions des opérations extérieures de l’État islamique ont été structurées, dit-il. M. Sarfo a appris qu’il y avait une personnalité hors du commun derrière les stratégies et les ambitions du groupe. « L’homme fort derrière tout cela est Abou Mohammed al-Adnani, » a-t-il dit.
« Il est le chef de l’Emni, et il est aussi le chef des forces spéciales, » a ajouté M. Sarfo. « Il est l’homme clef derrière tout ça. »
Né dans la ville de Binnish dans le nord de la Syrie, M. Adnani a 39 ans, et sa tête est mise à prix 5 millions de dollars par le programme de justice du Département d’État. Mais les détails sur sa vie restent un mystère. Il y a très peu de photos disponibles de lui, et celle utilisée sur le site Web du Département d’État date de plusieurs années.
M. Sarfo a expliqué que lorsque les recrues des forces spéciales ont terminé les 10 niveaux de formation, elles avaient les yeux bandés et étaient conduites devant M. Adnani, où elles lui prêtent personnellement serment d’allégeance. On a dit à M. Sarfo que les bandeaux ne sont pas enlevés au cours de la rencontre, de sorte que même les combattants les mieux formés n’ont jamais vu à quoi ressemble M. Adnani.
Dans le monde, M. Adnani est surtout connu en tant que porte-parole officiel de l’État islamique, et comme l’homme qui a lancé un appel mondial cette année pour que les musulmans attaquent les infidèles partout où ils étaient, quand ils le peuvent.
« Adnani est beaucoup plus que le simple porte-parole de ce groupe, » a déclaré Thomas Joscelyn, collaborateur à la Fondation pour la défense des démocraties, à Washington, qui suit la direction du groupe. « Il est fortement impliqué dans les opérations extérieures. Il est en quelque sorte celui qui a le dernier mot sur les décisions, tout en haut de la pyramide, » qui signe les plans d’attaque, dont les détails sont réglés par ses subordonnés.
Pendant son séjour en Syrie, M. Sarfo a été contacté par d’autres combattants allemands qui voulaient qu’il soit acteur dans un film de propagande destiné à des agents allemands. Ils l’ont conduit à Palmyre, et on a demandé à M. Sarfo de tenir le drapeau noir du groupe et de marcher encore et encore face à la caméra tandis qu’ils filmaient. Des captifs syriens ont été contraints de se mettre à genoux, et les autres combattants allemands leur ont tiré dessus, uniquement intéressés par l’effet cinématographique.
Ils se tournèrent vers M. Sarfo aussitôt après avoir tué une victime et ont demandé : « Comment étais-je ? Est-ce que c’était bon, la façon dont je l’ai exécuté ? »
M. Sarfo a dit qu’il avait appris que des vidéos comme celle où il a pris part ont été examinées par M. Adnani lui-même lors d’une réunion mensuelle d’agents haut placés du groupe.
« Il y a une procédure de contrôle, » a-t-il dit. « Une fois par mois, ils ont une shura – une séance, une réunion – où ils parlent de toutes les vidéos et de tout ce qui est important. Et Abou Mohammed al-Adnani est le chef de la shura. »
M. Sarfo a dit qu’il avait commencé à douter de son allégeance à l’ÉI lors de sa formation, après avoir vu comment ils ont traité cruellement ceux qui ne pouvaient pas suivre. Le tournage de la vidéo de propagande a achevé sa désillusion quand il a vu combien de fois ils ont enregistré chaque scène pour un film de cinq minutes. Naguère en Allemagne, quand il était enthousiasmé par des vidéos similaires, il avait toujours supposé qu’elles étaient réelles, et non pas mises en scène.
Il a commencé à préparer sa fuite, ce qui a pris des semaines et qui l’a conduit à devoir courir et ramper dans des champs de boue avant d’arriver en Turquie. Il a été arrêté à l’aéroport de Brême, où il a atterri le 20 juillet 2015, et il a avoué spontanément. Il purge actuellement une peine de trois ans pour des accusations de terrorisme.
L’équipe des membres de l’État islamique qui ont attaqué Paris en novembre. Agence France-Presse – Getty images
Les lieutenants
Parmi les innovations de l’État islamique on peut noter le rôle des étrangers, en particulier des Européens, dans la planification des attaques.
Le compte-rendu de M. Sarfo est confirmé par les documents d’enquête et les évaluations des experts du terrorisme, qui disent que les citoyens français et belges comme M. Abaaoud sont plus que de simples exécutants et avaient des fonctions de gestion.
« C’est un plan d’action créatif et intéressant, d’être en mesure de s’appuyer sur quelqu’un comme Abaaoud, qui a son propre réseau à l’étranger, » a déclaré Jean-Charles Brisard, président du Centre pour l’analyse du terrorisme à Paris. « Ils lui ont donné carte blanche pour la tactique et la stratégie, même si l’opération dans son ensemble doit encore attendre le feu vert de la direction de l’État islamique. »
En regardant les dirigeants actuels de l’Emni, les enquêteurs se sont focalisés sur deux en particulier. Le premier se fait appeler Abou Souleymane, un citoyen français, et le second, Abou Ahmad, décrit comme syrien. Les deux sont considérés comme les principaux lieutenants de M. Adnani, selon le principal responsable de la défense américaine et un responsable du renseignement.
Les deux hommes jouent un rôle direct dans l’identification des combattants à être envoyés à l’étranger, dans le choix des cibles et dans l’organisation de la logistique pour les opérations, y compris le paiement des passeurs pour les amener en Europe, et, dans au moins un cas, des transferts Western Union, selon des documents européens de renseignement.
Un aperçu du rôle possible d’Abou Souleymane a été donné par l’un des otages détenus par des kamikazes dans la salle de concert du Bataclan à Paris en novembre.
Après avoir abattu des dizaines de spectateurs, deux des kamikazes se sont retirés dans un couloir avec un groupe d’otages, les forçant à s’asseoir contre les fenêtres pour servir de boucliers humains, a dit l’otage David Fritz-Goeppinger, 24 ans. Dans les deux heures et demie qui ont suivi, M. Fritz a entendu l’un des kamikazes demander à l’autre : « Faut-il appeler Souleymane ? »
Le second terroriste semblait agacé que le premier ait posé la question en français, et lui a ordonné de parler arabe.
« J’ai tout de suite compris que, oui, c’était cet individu, qui n’avait peut-être pas forcément organisé l’attaque, mais qui était leur supérieur, » a déclaré M. Fritz dans un entretien téléphonique. Son témoignage est également inclus dans un rapport détaillé de 51 pages de la brigade anti-terroriste française. « Ils ressemblaient tout à fait à des soldats, » attendant des ordres, a-t-il dit.
Souleymane, dont le nom de guerre [en français dans le texte, NdT] est Abou Souleymane al-Faransi, ou Abou Souleymane le Français, est considéré comme un ressortissant français âgé d’une trentaine d’années, qui est d’ascendance marocaine ou tunisienne, selon Ludovico Carlino, analyste principal à l’IHS Conflict Monitor à Londres [organisme chargé de comprendre et d’évaluer les menaces terroristes, NdT]. M. Carlino pense que Souleymane a été promu planificateur en chef du terrorisme pour l’Europe après la mort de M. Abaaoud.
Un aperçu de l’autre dirigeant principal, Abou Ahmad, apparaît dans le récit d’un homme qui, d’après les conclusions des enquêteurs, était censé faire partie de l’équipe des attaquants de Paris : un algérien nommé Haddadi. Celui-ci a avoué que lui et un autre membre de l’équipe, un ancien membre du Lashkar-e-Taiba originaire du Pakistan, nommé Muhammad Usman, ont été séparés des deux autres assaillants après avoir atteint la Grèce par bateau.
M. Haddadi, 28 ans, et M. Usman, 22 ans, ont finalement été arrêtés dans un camp de migrants à Salzbourg, en Autriche. Les deux hommes envoyés avec eux ont été les premiers kamikazes à faire exploser leur gilet à l’extérieur du Stade de France lors des attaques de novembre.
Après son arrivée en Syrie et son acheminement vers une résidence pour étudiants étrangers en février 2015, M. Haddadi a travaillé comme cuisinier à Raqqa pendant des mois avant qu’un membre de l’Emni ne vienne le voir, selon des documents d’enquête français et autrichiens.
« Un jour, un syrien est venu me voir dans la cuisine et m’a dit que quelqu’un nommé Abou Ahmad voulait me voir, » a déclaré M. Haddadi selon l’enregistrement autrichien de son interrogatoire. Il a été conduit dans un bâtiment de cinq étages, où un autre syrien tenant un talkie-walkie parlait par radio à Abou Ahmad. Ils ont attendu pendant des heures avant que le syrien reçoive l’ordre de conduire la recrue à sa nouvelle adresse. Dans la rue, un saoudien tout vêtu de blanc attendait, et a demandé à M. Haddadi d’aller marcher un peu.
Après environ 300 mètres, ils ont atteint un immeuble vide et se sont assis. « J’avais peur, je voulais partir, mais il parlé tout le temps, » a déclaré M. Haddadi aux autorités.
« Il n’a dit que des choses positives sur moi, que Daesh me faisait confiance et que je devais maintenant me montrer digne de cette confiance. Il a dit que Daesh allait m’envoyer en France, » a ajouté M. Haddadi, en utilisant l’acronyme arabe pour l’État islamique. « Les détails, a-t-il dit, je les aurais une fois arrivé en France. »
Quelque temps après, Abou Ahmad est arrivé. M. Haddadi l’a décrit comme un syrien âgé de 38 à 42 ans, mince, avec une longue barbe noire et habillé tout en noir. Il était, d’après les dires de M. Haddadi, « le donneur d’ordres ».
Abou Ahmad a amené M. Haddadi avec trois autres terroristes potentiels, le dernier d’entre eux étant M. Usman, arrivé juste la veille du départ de tout le monde pour l’Europe. M. Haddadi et deux des autres hommes étaient arabophones, et M. Usman parlait suffisamment arabe pour communiquer avec eux, d’après les comptes-rendus d’interrogatoire.
Le jour de leur départ, Abou Ahmad est venu et leur a donné son numéro de téléphone portable turc, leur demandant de le noter dans leur téléphone comme “FF” pour éviter l’enregistrement d’un nom. Il a donné à M. Haddadi 2000 dollars en billets de 100, et ils ont été conduits à la frontière turque. Un homme les a rencontrés en Turquie pour prendre leurs photos, et il est revenu avec des passeports syriens. Un autre passeur a organisé leur voyage du 3 octobre en bateau pour Leros, en Grèce.
Toutes ces étapes logistiques, ainsi que les transferts d’argent par Western Union, ont été organisées par Abou Ahmad, un des lieutenants supérieurs exécutant le programme d’exportation de la terreur de l’État islamique. Jusqu’à son arrestation en décembre, M. Haddadi est resté en contact avec Abou Ahmad au moyen de messages sur Telegram et via des SMS à son numéro turc, selon le dossier d’enquête.
Le numéro turc d’Abou Ahmad a été trouvé ailleurs aussi : écrit sur une feuille de papier dans la poche de pantalon de la jambe coupée de l’un des kamikazes du Stade de France.
Ce reportage a été réalisé avec la participation d’Eric Schmitt de Washington, Franziska Reymann de Brême, Yousur Al-Hlou de New York, et Maher Samaan de Paris.
Source : The New York Times, le 03/08/2016
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.
Aujourd’hui, la légende “du vieux de la montagne” – qui montre que certains procédés ne datent pas d’hier…
Soulignons qu’il est en l’espèce difficile de faire la part entre la légende et l’Histoire…
La secte des Assassins et le Vieux de la Montagne
source : Les Crises.fr, 1er décembre 2015
Un peu d’histoire, dans notre grande série « Intégrisme et manipulation mentale »…
Le Vieux de la Montagne (Chayr al-Jabal [peut se traduire « Vieux de la montagne » mais aussi le « Sage de la Montagne » ou encore le « Chef de la Montagne » selon le sens qu’on donne au mot « chayr »]) est l’appellation commune que les Templiers donnaient à leur ennemi juré, le grand-maître de la secte des Assassins, Hassan Sabbah(Sayyidna Hasan Bin Sabbah) (1034-1124). C’était un homme de grand savoir, grand savant, qui connaissait parfaitement les plantes et leurs vertus curatives, sédatives ou stimulantes. Il cultivait toutes sortes d’herbes et soignait ses fidèles quand ils étaient malades, sachant leur prescrire des potions pour leur rafraîchir le tempérament. Être sensé de raison et de savoir ou fou, aimable ou exécrable, préférant les mots vrais aux mots plaisants, aimant et méprisant les honneurs, » le paradis et l’enfer sont en toi » ainsi dit le grand savant Omar Khayyam (1047-1122) à son propos.
Ses hommes étaient connus sous l’appellation péjorative de Haschischins ou Haschischioun, parce qu’ils auraient consommé beaucoup de haschisch avant de se lancer dans des commandos-suicide. Leur célébrité est telle qu’ils sont à l’origine du mot « assassins ». en réalité, aucune recherche sérieuse n’a permis d’attester le recours à des drogues afin de fanatiser les hommes. Selon les textes provenant d’Alamout, Hassan lui-même aimait appeler ses adeptes « Assassiyoun », ceux qui sont fidèles au Assas, au » fondement » de la foi. Le terme pourrait aussi simplement provenir du nom d’Hassan, (Hassanjins, les djins de Hassan).
La secte est issue d’une branche de l’Islam chiite. Ses membres se déclarèrent partisans du neveu de Mahomet, lequel, étant descendant du Prophète par les femmes n’était pas reconnu par l’ensemble des musulmans. Selon les témoignages du voyageur vénitien Marco Polo (1323) et de nombreux historiens persans, les Haschischins vivaient dans la forteresse d’Alamut, à 1800 mètres d’altitude, dans le Mazenderan, au sud de la mer Caspienne, dans l’Iran actuel. Confinés dans leurs montagnes et ne disposant pas des moyens d’entreprendre des guerres conventionnelles, ils imaginèrent d’envoyer des commandos de six hommes (les fidawis) chargés de poignarder des chefs ennemis, le plus souvent tandis qu’ils se livraient à leurs dévotions dans des mosquées.
Ceux désignés pour commettre les meurtres étaient anesthésiés avec du haschisch, introduit dans leur nourriture sous forme de pâte mélée à de la confiture de rose. Le Vieux de la Montagne leur parlait longuement et les hommes s’endormaient car le haschisch est une drogue soporifique et non pas excitante. Assoupis, ils étaient transportés dans un jardin secret, au fond de la forteresse d’Alamut. A leur réveil, ils s’y retrouvaient environnés de jeunes esclaves, filles et garçons, empressés à réaliser tous leurs désirs sexuels. Ils étaient arrivés en guenilles. Ils se découvraient en robe de soie verte rehaussée de fils d’or et, tout autour, c’était le Paradis: vaisselle de vermeil, vins suaves à profusion, roses aux délicats parfums, haschisch à volonté. Drogue, sexe, alcool, luxe et volupté. Ils étaient convaincus d’être dans les jardins d’Allah, d’autant plus que ce lieu était une oasis particulièrement rare en une région aride et montagneuse.
Ils étaient ensuite de nouveau anesthésiés à la pâte de haschisch, puis ramenés au point de départ dans leurs anciennes défroques. Le Vieux de la Montagne leur déclarait alors que, grâce à ses pouvoirs, ils avaient eu la chance de goûter furtivement au Paradis d’Allah. A eux d’y retourner définitivement en mourant en guerriers ! Le sourire aux lèvres, les fidawis partaient alors docilement assassiner vizirs et sultans. Arrêtés, ils marchaient au supplice, le visage extasié. II n’y avait que les prêtres haschischins de haut échelon (sixième degré) à connaître le secret des faux jardins d’Allah.
Aucune ville, aucune province, aucune route, ne sont épargnées. Devenu maître de la rue, Hassan impose sa loi, mais ayant une grande connaissance des inimitiés règnant dans les palais, les diwans et les cours, il devient aussi maître dans l’art d’amplifier les haines entre puissants, entre héritiers… Jouant leurs jeux pervers, il leur offre alors ses services selon ses propres desseins, pour faire exécuter, poignarder, assassiner dans l’ombre. Qu’il soit un brave homme croisé au coin d’une rue, un pauvre individu vêtu de guenilles, l’exécuteur va très vite, l’éclair d’une lame, en un seul mouvement, un poignard perce le corps. Puis il se laisse prendre, torturer, égorger ou jeter dans un feu… là est la grande puissance de l’Ordre. D’innombrables messagers de la mort, Assassins d’Alamout connaîtront un tel sort, ne cherchant jamais à fuir. Assassinats politiques de dirigeants chrétiens ou perses, musulmans shiites ou sunnites…
Prêt et formé à répondre à la torture, l’Assassin récitait alors une suite de noms appris par coeur, dénoncés comme faisant partie de la confrérie, mais ciblés en fait par Hassan parmi des ennemis de la Secte. Aussitôt on recherchait les soi-disant complices. De cette façon, les juges du pouvoir local exécutaient les volontés de Hassan sans même le savoir.
La secte s’occupa d’abord de ses propres intérêts en promouvant le message d’Hasan i-Sabbah. Puis les Vieux de la Montagne constatèrent que leurs sbires fanatisés pouvaient rapporter gros. Ils louèrent leurs services au plus offrant. Les assassins se précipitaient pour se porter volontaires quand leur chef demandait: « Lequel d’entre vous me débarrassera de tel ou tel ? » Ainsi périt, entre autres, la poêtesse Açma, fille de Marwan. qui avait osé médire de ses alliés médinois, lesquels firent aussitôt appel aux bras mercenaires des haschischins.
La forteresse d’Alamut fut conquise en 1253 par le grand khan mongol Hulagu, général du grand khan chinois Mongkha. Les assassins eurent beau réclamer l’appui des sultans qu’ils avaient aidés. ceux-ci se gardèrent bien d’intervenir, trop contents de se débarrasser de ces dangereux trublions. Les haschischins massacrés purent vérifier qu’ils n’avaient connu qu’un ersatz de Paradis. Un monde sacré artificiel, fabriqué par les hommes pour les illusionner.
Un témoignage… impressionné :
Quand Djélaleddin envoya un ambassadeur à Hassan pour qu’il eût à lui rendre hommage, celui-ci dit à un de ses fidèles : « Tue-toi » ; à un autre « Jette-toi par la fenêtre », et ils obéirent sans réplique. Ils sont soixante-dix mille, ajouta-t-il, également prêts à obéir à mon premier signe.Henri de Champagne, passant sur le territoire des Ismaélites alla visiter leur souverain, qui l’accueillit avec honneur. Sur chacune des tours dont le château était couronné se tenaient deux blancs en sentinelle ; le Sire fit signe à deux d’entre eux, et ils tombèrent brisés au pied du comte épouvanté, à qui le Vieux de la Montagne disait froidement : « Pour peu que vous le désiriez, à un autre signe de moi vous allez les voir tous à terre ». Lorsque son hôte prit congé de lui, il lui entendit prononcer ces mots : « Si vous avez quelque ennemi, faites le moi savoir, et il ne vous tourmentera plus ».Histoire universelle de Cesare Cantù
Finissons par les mots d’Hassan :
Il ne suffit pas de tuer nos ennemis, nous ne sommes pas des meurtriers mais des exécuteurs, nous devons agir en public, pour l’exemple. Nous tuons un homme, nous en terrorisons cent mille. Cependant, il ne suffit pas d’exécuter et de terroriser, il faut aussi savoir mourir,car si en tuant nous décourageons nos ennemis d’entreprendre quoi que ce soit contre nous, en mourant de la façon la plus courageuse, nous forçons l’admiration de la foule. Et de cette foule, des hommes sortiront pour se joindre à nous. Mourir, est plus important que tuer.Nous tuons pour nous défendre, nous mourrons pour convertir ; pour conquérir. Conquérir est un but, se défendre n’est qu’un moyen. Vous n’êtes pas faits pour ce monde, mais pour l’autre.
La secte des Assassins (1090-1257) ou l’expérience politico-religieuse de Hassân es-Sabbah
Source : Angles de vue, le 19 août 2007.
Alep, été 1125
Alep, été 1125. C’est la fin de la prière du vendredi, les croyants sortaient par groupes de la grande mosquée de la ville. A leur tête, un homme enturbanné, avec une grande barbe, plutôt bien habillé, cheminait d’un pas décidé. Ibn Al Khachab est son nom. Cadi de son état, orateur incandescent, politicien madré et patriote éclairé, cet homme avait auparavant mené de véritables campagnes de sensibilisation pour alerter les princes somnolents de l’Orient contre le danger « franc » (les troupes des croisés) qui les guettait. Il avait héroïquement organisé la défense de sa ville. C’est lui l’initiateur de la résistance qui allait se poursuivre et atteindre son apogée avec le général kurde Saladin, fondateur de la dynastie ayyoubide.
Ibn El Khachab était ce jour-là pressé de rentrer chez lui. Il finissait de converser sur le « problème franc » avec quelques notables parmi ses amis quand un homme, déguisé en ascète, bondit sur lui, le poignard à la main. Il lui asséna plusieurs coups à la poitrine en criant de toutes ses forces « Allah est grand ! ». Son crime commis, il s’éloigna en toute hâte, laissant derrière lui une assistance terrifiée. Personne n’avait osé le poursuivre, de peur de subir des représailles…
Hassân As-Sabbah
Cet homme appartenait en effet à la redoutable secte fondée en 1090 par Hassân as-Sabbah, la secte des Assassins. On les appela Hachâchîne, probablement parce qu’ils prenaient du hachich, en en faisant semble-t-il plusieurs usages : comme moyen d’atteindre l’extase et un brin de paradis, comme moyen pour ne pas faiblir au moment de l’exécution de leur victime, comme moyen pour le maître de tenir son élève à sa merci, etc. (versions contestées). Toujours est-il que le mot « hachâchîne » a donné, dans la prononciation déformée des croisés, « assassins ».[1]
Hassân était un esprit curieux, un homme assoiffé de science.
Le premier geste du doctrinaire et organisateur du crime politico-religieux que fut Hassân as-Sabbah est de se doter d’un repaire. Il trouva son « nid d’aigle » en la forteresse d’Alamout, dans une zone montagneuse quasi-inaccessible située près de la mer caspienne. Il en fut son centre d’opérations.
Une société organisée
Les Assassins forment une société rigoureusement hiérarchisée. A leur tête, le Grand Maître vénéré et au bas de la pyramide, le novice. Les adeptes sont classés selon leur niveau d’endoctrinement, selon leur capacité à tuer de sang-froid et selon leur aptitude à garder le secret.
Hassan es-Sabbah, après avoir été le Grand Maître, ou le « Vieux de la Montagne » (Cheikh al-Djabal) est devenu après sa mort le chef spirituel absent de tous les Assassins. Ses successeurs ont pris le même titre de Grand Maître. Les da’is (propagandistes) viennent juste en dessous ; ils sont chargés de l’enseignement de la doctrine ismaélienne et du recrutement de nouveaux adeptes. Les rafiq sont ceux qui commandent les forteresses et dirigent l’organisation de l’ordre. Les mujib ou mourîd sont des novices qui suivent l’éducation ismaélienne, des enfants convertis ou pris aux paysans alentour, appelés à gravir les échelons de l’organisation. Mais le bras armé et l’instrument de terreur par excellence est formé par les exécutants d’élite dits fidaïs (« ceux qui se sacrifient »), des novices fanatisés et préparés à mourir pour la mission que leur confie le Grand Maître.
Leurs activités quotidiennes principales se résument à deux :
– Un intense endoctrinement : on y apprenait notamment la doctrine du ta’lîm selon laquelle le sens véritable du Coran va au-delà du sens littéral manifeste et dépassait l’entendement commun. Il ferait partie du bâtin [sens latent, caché] (c’est pourquoi les assassins furent aussi surnommés les bâtinis) que seul l’Imam, aguerri aux exercices ésotériques, connaîtrait. Les novices sont par nature incapables d’atteindre les vérités transcendantales, sans suivre les instructions (awamir) du Cheikh (ou Grand Maître), personnage situé au plus haut degré spirituel, car proche de la divinité qui l’inspire. Aussi, est –il le Silencieux, que le novice ne peut voir et approcher, sauf durant le cycle d’épiphanie (dawr al kachf), court moment où le bâtine (caché) et le dhahir (manifeste) ne feraient qu’un.
On apprenait aussi à côté de cela les langues et divers enseignements utiles. La mort est pour eux un cadeau du Maître qui les délivrerait du monde d’ici bas afin de rejoindre le paradis.
– Un entraînement physique : véritable organisation militaire, les Assassinss’adonnaient à toutes sortes d’exercices physiques, en préparation des missions qu’ils reçoivent de leur Maître. Ils apprenaient aussi à manier les armes et à défendre leur forteresse en cas de siège.
Un rêve envolé
Les sectateurs sont les fanatiques d’un empire chiite. Leurs ennemis jurés sont d’abord les Turcs seldjoukides, partisans d’un sunnisme intégral qui a mis fin au chiisme iranien pour contrôler désormais l’empire abbasside. Hassân as-Sabbah avait de grands rêves politiques : il pensait porter au trône d’Egypte un Fatimide (chiite), le prince Nîzar, et préparer à partir de là une reconquête de la Perse. Mais le dernier bastion du chiisme s’effondra et le mouvement nizarite créé autour du fils d’Al Moustansir, échoua devant Al Afdhal, fils d’un vizir arménien tout puissant, qui entendait assurer lui-même la succession. Nizar fut emmuré vivant. Tirant la leçon de cet échec, Hassân changea de tactique et s’orienta vers l’activité clandestine. Il prêchera désormais la haine contre les représentants de l’islam officiel et verra, ainsi que ses successeurs, d’un bon œil l’arrivée des hordes de Croisés en Orient. Sa prochaine cible fut la Syrie, où il put recruter beaucoup de chiites intégristes et fonder toute une série de villages fortifiés. Massyaf devint l’Alamut de la Syrie et abrita Rachîdaddîn Sinân, un des plus célèbres Vieux de la secte.
Stratégies de terreur
1) L’assassinat spectaculaire : Quelques fois, un novice est admis à voir le Maître. Celui-ci lui demande alors s’il est prêt à recevoir le paradis. Le novice répond que oui. Il reçoit alors un poignard et le nom d’une cible à éliminer. La méthode exige que l’acte soit le plus spectaculairement possible. De préférence un jour de marché mais surtout le vendredi, juste après la prière collective, heure de grand rassemblement. « Frapper les esprits », semer la terreur, traumatiser les assistants, tels semblent être les objectifs du Cheikh al-Djabal[2]. Une telle opération exige minutie et préparation. Parfois cette dernière dure jusqu’à deux ans. Les fidaïs se déguisent en marchands, approchent l’entourage de leur future victime et gagnent sa confiance. Jusqu’à ce qu’il leur soit possible de passer à l’action.
2) L’infiltration : Pour créer une illusion d’ubiquité, les assassins tiennent à se montrer partout, surtout là où on ne les attend pas. Ils poussaient leurs missions jusqu’à l’entourage immédiat des princes et des rois, pour mieux les terrifier et les vassaliser par la suite. Qu’on en juge par cette histoire :
« Le sultan Sindjar, qui régnait dans le nord-ouest de la Perse, s’était déclaré l’ennemi des nouveaux sectaires : un matin à son réveil, il trouve un stylet près de sa tête, et au bout de quelques jours il reçoit une lettre ainsi conçue : « Si nous n’avions pas de bonnes intentions pour le sultan, nous aurions enfoncé dans son cœur le poignard qui a été placé près de sa tête. ». Sindjar fit la paix, par crainte, et accorda à Hassan, à titre de pension, une partie de ses revenus. »
3) La superstition : Faire croire, faire circuler une quantité incroyable de légendes à la fois terrifiantes et hagiographiques sur eux, telle fut l’autre stratégie des Assassins. Cette activité fut si bien menée qu’on ne pouvait, de leur vivant même, distinguer la vérité du tissu de récits fictifs, de croyances et de superstitions les entourant. On dit par exemple que Saladin avait décidé de les laisser tranquille envoyant un soir Sinân en personne à l’intérieur de sa tente bien gardée. Cette autre arme fut autrement plus efficace dans les cours d’Orient…
Un vizir qui a trahi : Nizâm al-Mulk
Il avait le tort d’être vizir au service des Suldjukides, d’avoir été un compagnon d’as-Sabbah et de Omar Khayyam (version contestée) et surtout, d’avoir réalisé le premier la dangerosité de cette secte et ses ambitions. Khayyam aurait fait jurer aux trois que le premier qui arriverait au pouvoir aiderait les deux autres. Mais Nizâm al-Mulk, devenu gouverneur du Khorassân, puis vizir du sultan Alep Arslan, a changé en chemin. Hassân l’accusa alors d’avoir trahi le pacte. Quand le vizir intellectuel, auteur du Traité du Gouvernement, décida de faire attaquer Alamut en 1092, il signa son arrêt de mort. Quelques mois plus tard, il tomba sous les coups de poignard d’un sectateur dépêché par Hassân. Il inaugure ainsi la longue liste des victimes des Assassins.
Comment assassiner Salah-Eddine (Saladin) ?
Début 1175.
Saladin était en campagne. Un soir, un compagnon de l’émir ayyoubide surprit des ombres suspectes autour de la tente royale, pourtant plantée au centre du campement. Il se saisit de son arme et décide de sortir vérifier ce qui se passe. A peine fit-il quelques pas, que deux bâtinis tombent sur lui en même temps, essayant chacun de le percer du mieux qu’il pouvait. Le brave lieutenant de l’émir se défendit avec courage mais fut grièvement blessé. D’autres assaillants surgirent mais les gardes étaient déjà là et les Assassins furent tous massacrés. Grâce à ce lieutenant, Saladin eut la vie sauve et l’alerte fut donnée.<
Quel était le crime de Saladin aux yeux des Assassins ? Eh bien, il a mis fin à la moribonde dynastie fatimide et c’est largement suffisant pour s’attirer leurs foudres.
22 mai 1176
Saladin, toujours en campagne dans la région d’Alep, dormait paisiblement dans sa tente. Un assassin y fit irruption et lui asséna de vigoureux coups de poignard sur la tête. Se rendant compte que c’était insuffisant, il visa de nouveau le cou à de nombreuses reprises. Un émir arrive et se saisit de l’arme de l’assassin d’une main et lui plante de l’autre son poignard dans le cœur. Le bâtini s’écroule mais deux autres surgirent, qui s’acharnaient de nouveau sur Saladin qui se relevait. Les gardes accoururent et les massacrèrent.
Fort heureusement, Saladin, sur ses gardes depuis le premier attentat, portait une coiffe de mailles sous son fez ainsi qu’une longue tunique renforcée de mailles au niveau du col (cou). La lame n’a pu le transpercer. Mais le kurde fut traumatisé et surpris d’être toujours en vie.
Août 1176, le siège de Massiaf
Le Kurde décide alors d’attaquer directement le repaire du danger, la forteresse de Massiafoù se réfugient les Assassins syriens et leur Maître, le commandant en chef de ces opérations, Rachîdaddîn Sinân, qui contrôlait une dizaine de forteresse à travers le pays. Alors, se produisit l’inexplicable. Après un siège qui s’annonçait réussi, Saladin décide brusquement de le lever et de quitter les lieux, changeant ainsi définitivement de politique envers les Assassins qu’il chercha désormais à se concilier. Jamais il ne les inquiéta de nouveau. Ils continuèrent leurs meurtres et Saladin ses conquêtes…
L’ouragan d’Houlagou
Les Bâtinis menèrent plusieurs tentatives d’assassinat infructueuses contre le petit-fils de Gengis Khan, Houlagou. Celui-ci était décidé de les rayer de la surface de la terre. En 1255, le dévastateur mongol assiège Alamout et finit par avoir raison de ses occupants. Il capture en 1257 le Grand Maître de l’époque, auquel il réserva le supplice d’être écorché vif, massacra ses adeptes et détruisit toute l’infrastructure ismaélite, y compris leur précieuse bibliothèque. Les autres places fortes tombèrent dans les mêmes conditions. Quelques Assassins ont continué à survivre, sans grande influence. Malheureusement, l’ouragan mongol continua vers Bagdad, qu’il mit à feu et à sang pour liquider aussi la dynastie des Abbassides.
Naravas
[1] Amin Maalouf croit cependant que le mot « assassin » viendrait d’une autre étymologie : deHassandjin, qui veut dire « djinn de Hassan Es-Sabbah », génie envoyé par le Maître de la secte, qui entourait son activité de superstitions. L’usage de la drogue par les Assasssins reste un sujet controversé. certains pensent qu’il est réservé aux fidaïs, pour se donner le courage de ne pas fléchir de moment venu…
[2] Titre contesté par quelques uns.
(*) Nous nous contentons de noter que cette secte mobilise le fanatisme de ses adeptes à des fins politiques, sans suggérer aucune comparaison hâtive avec des mouvements contemporains. Son expérience est intéressante en elle-même et cet intérêt n’a d’ailleurs pas besoin d’être soutenu par une comparaison.
La secte des Assassins décrite par Marco Polo
D’un certain fameux tyran et de ses affaires.
Il y a par là un certain canton nommé Mulète [31], où commande un très méchant prince, appelé le Vieux des Montagnards, ou Vieux de la Montagne, dont j’appris beaucoup de choses, que je vais rapporter, comme les tenant des habitants du lieu. Voici ce qu’ils me racontèrent : Ce prince et tous ses sujets étaient mahométans ; il s’avisa d’une étrange malice. Car il assembla certains bandits appelés communément meurtriers, et par ces misérables enragés il faisait tuer tous ceux qu’il voulait, en sorte qu’il jeta bientôt la terreur dans tout le voisinage. De quoi il acheva de venir à bout par une autre imposture. Il y avait en ces quartiers-là une vallée très agréable, entourée de très hautes montagnes ; il fit faire un plantage dans ce lieu agréable, où les fleurs et les fruits de toutes sortes n’étaient pas épargnés ; il y fit aussi bâtir de superbes palais, qu’il orna des plus beaux meubles et des plus rares peintures. Il n’est pas besoin que je dise qu’il n’oublia rien de tout ce qui peut contribuer aux plaisirs de la vie. Il y avait plusieurs ruisseaux d’eau vive, en sorte que l’eau, le miel, le vin et le lait y coulaient de tous côtés ; les instruments de musique, les concerts, les danses, les exercices, les habits somptueux, en un mot tout ce qu’il y a au monde de plus délicieux.
Dans ce lieu enchanté il y avait des jeunes gens qui ne sortaient point et qui s’adonnaient sans souci à tous les plaisirs des sens ; il y avait à l’entrée de ce palais un fort château bien gardé et par où il fallait absolument passer pour y entrer. Ce vieillard, qui se nommait Alaodin, entretenait hors de ce lieu certains jeunes hommes courageux jusqu’à la témérité, et qui étaient les exécuteurs de ses détestables résolutions. Il les faisait élever dans la loi meurtrière de Mahomet, laquelle promet à ses sectateurs des voluptés sensuelles après la mort. Et afin de les rendre plus attachés et plus propres à affronter la mort, il faisait donner à quelques-uns un certain breuvage, qui les rendait comme enragés et les assoupissait [32]. Pendant leur assoupissement, on les portait dans le jardin enchanté, en sorte que lorsqu’ils venaient de se réveiller de leur assoupissement ; se trouvant dans un si bel endroit, ils s’imaginaient déjà être dans le paradis de Mahomet, et se réjouissaient d’être délivrés des misères de ce monde et de jouir d’une vie si heureuse. Mais quand ils avaient goûté pendant quelques jours de tous ces plaisirs, le vieux renard leur faisait donner une nouvelle dose du susdit breuvage, et les faisait sortir hors du paradis pendant son opération. Lorsqu’ils revenaient à eux et qu’ils faisaient réflexion combien peu de temps ils avaient joui de leur félicité, ils étaient inconsolables et au désespoir de s’en voir privés, eux qui croyaient que cela devait durer éternellement.
C’est pourquoi ils étaient si dégoûtés de la vie qu’ils cherchaient tous les moyens d’en sortir. Alors le tyran, qui leur faisait croire qu’il était prophète de Dieu, les voyant en l’état qu’il souhaitait, leur disait : « Écoutez-moi, ne vous affligez point ; si vous êtes prêts à vous exposer à la mort, au courage, dans toutes les occasions que je vous ordonnerai, je vous promets que vous jouirez des plaisirs dont vous avez goûté. » En sorte que ces misérables, envisageant la mort comme un bien, étaient prêts à tout entreprendre, dans l’espérance de jouir de cette vie bienheureuse. C’est de ces gens-là que le tyran se servait pour exécuter ses assassinats et ses homicides sans nombre.
Car, méprisant la vie, ils méprisaient aussi la mort ; en sorte qu’au moindre signe du tyran ils ravageaient tout dans le pays, et personne n’osait résister à leur fureur. D’où il arriva que plusieurs pays et plusieurs puissants seigneurs se rendirent tributaires du tyran pour éviter la rage de ces forcenés [33].
[31] Ou Alamont, dans la province actuelle de Ghilan, sur le versant méridional des montagnes qui bordent la mer Caspienne.
[32] Ce breuvage enivrant n’était autre que le célèbre haschi ou hachisch, substance tirée des tiges du chanvre mis en fermentation : d’où le nom de hachischin donné à ceux qui en faisaient usage, et dont nous avons formé notre mot assassin.
[33] L’histoire du Vieux de la Montagne, que Marco Polo fit connaître un des premiers en Europe, est restée fameuse. Elle a donné lieu à un grand nombre de recherches et d’écrits historiques, ainsi qu’à beaucoup de compositions romanesques. En réalité, ce prince redoutable était le chef d’une secte dite des ismaéliens, qu’il avait fondée. « Il se faisait passer, dit M. Pauthier, pour avoir une puissance surnaturelle et être le vicaire de Dieu sur la terre. » Il mourut trente-quatre ans après son entrée dans le château fort d’Alamont, sans en être sorti une seule fois, passant sa vie à lire et à écrire sur les dogmes de sa secte et à gouverner l’État qu’il avait créé.
Source : Le Livre des Merveilles de Marco Polo, livre 28 (vers 1300)
Source : Le Livre des Merveilles de Marco Polo, livre 28 (vers 1300)
Deux vidéos pour aller plus loin
Alamut et la Secte des Assassins
Iran – Forteresse de Alamut (Vidéo en espagnol, pas de sous-titres disponibles)
Six liens pour aller encore plus loin
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