La soif intarissable des multinationales
Les multinationales s’inquiètent de plus en plus du « risque » que représente pour elles la raréfaction et la pollution des ressources en eau dans plusieurs régions du monde. Sur la seule année 2018, les problèmes liés à l’eau sur leur sites de production ou leur chaîne d’approvisionnement leur ont coûté au moins 38 milliards de dollars. Et pourtant, elles continuent à consommer toujours plus de cette ressource.
Le 22 mars est la journée mondiale de l’eau - l’occasion de rappeler que plusieurs centaines de millions de femmes et d’hommes sur la planète n’ont toujours pas accès à cette ressource vitale, qui paraît plus menacée que jamais par la pollution, la surexploitation et les effets du réchauffement climatique. Le problème est connu, mais les solutions semblent manquer.
C’est ce qu’illustre à sa manière le rapport publié ce jour par CDP, une organisation non gouvernementale dont la mission est d’encourager les multinationales et les investisseurs à faire la lumière sur (et si possible réduire) leurs impacts sur le climat et les ressources en eau. Les grandes entreprises se déclarent de plus en plus consciente des « risques » liés à l’eau qui pèsent sur leur activité. Inondations ou sécheresses détruisant les récoltes, pénuries d’eau affectant barrages ou centrales électriques, pollutions entravant le bon fonctionnement d’usines ou leurs relations avec les riverains et les autorités... La plupart des industries dépendent directement ou indirectement de l’accès à des ressources en eau suffisamment propres et abondantes - et constatent que dans bien des régions du monde, cet accès ne va plus de soi. Entre ruptures d’approvisionnement, interruptions de production et litiges environnementaux, les 783 entreprises du monde entier qui ont répondu au questionnaire de CDP rapportent que les problèmes liés à l’eau leur ont coûté pas moins de 38 milliards de dollars rien qu’en 2018...
Les prélèvements d’eau continuent malgré tout à augmenter
Et pourtant, si la prise de conscience semble progresser, les actes ne suivent pas. Ces mêmes multinationales indiquent également à CDP que leur prélèvements d’eau ont fortement augmenté (de près de 50%) entre 2015 et 2018. « Cette tendance est particulièrement prononcée pour les entreprises opérant en Asie et en Amérique latine, ainsi que dans les secteurs de l’alimentation, des boissons et de l’agriculture, de la fabrication et de l’extraction minière » , précise l’ONG. CDP distingue un petit nombre de multinationales, dont L’Oréal, pour leur bonnes pratiques en la matière, mais cette distinction vise la mise en place de mécanismes de mesure et d’une « stratégie », et pas forcément une réduction effective à court terme de leur consommation d’eau.
Autre sujet d’inquiétude : si certains secteurs comme l’agroalimentaire ou les cosmétiques se préoccupent activement de mesurer et divulguer leur consommation d’eau et leur impact sur les ressources, d’autres se caractérisent par leur inaction ou leur opacité. C’est notamment le cas de la grande distirbution et de l’hôtellerie, mais aussi des secteurs pétrolier et miniers, alors que les industries extractives sont l’une des principales menaces pour les ressources en eau au niveau mondial (lire le rapport que nous avions consacré à cette question : Comment les géants des mines et du pétrole menacent les ressources en eau).
On mesure sans doute ici les limites d’une démarche se contentant de demander aux multinationales de prendre conscience de leurs responsabilités et de leurs impacts, sans questionner plus profondément les modèles économiques et industriels qui mènent à la surexploitation de ressources comme l’eau.
Olivier Petitjean
Nestlé accusé de siphonner l'eau d'une Californie en pleine sécheresse
source : RTS
Alors que la Californie a dû lutter cet été contre de gigantesques incendies de forêts consécutifs à une forte sécheresse, Nestlé est accusé de puiser de l'eau en toute liberté, contribuant au manque d'eau dans la région.
La forêt de San Bernardino est un vaste territoire de plus de 3000 km2 à quelque 150 kilomètres de Los Angeles. Durant l'été, ce sont des dizaines de maisons et plus de 5000 hectares qui ont brûlé dans cette zone protégée, alors qu'une intense sécheresse a provoqué de multiples incendies à travers la Californie (voir encadré).
Dans le même temps, des activistes environnementaux n'ont cessé d'accuser le groupe suisse Nestlé de surexploiter les ressources en eau de la région et ainsi d'affaiblir les sols, alors que tout l'Etat américain doit se rationner pour cause de sécheresse. A partir de 2022, l'eau sera même limitée à 208 litres par personnes et par jour, selon une nouvelle loi signée en mai par le gouverneur de l'Etat.
Dans la nappe phréatique ou pas?
Le permis qui a été accordé à Nestlé pour opérer dans la forêt de San Bernardino et exploiter la source d'Arrowhead vient d’être renouvelé, pour trois ans au lieu de 10 habituellement. Le géant agroalimentaire a cependant dû adapter la quantité d'eau qu'il y puise, passant de 510 millions de litres prélevés par an à 177 millions.
Mais Gary Earney, un activiste interrogé samedi dans le 19h30 de la RTS, a la conviction que Nestlé puise toujours trop d'eau de la forêt. Après avoir travaillé à l'agence chargée de la gestion des forêts durant 30 ans, il se bat désormais contre le géant vaudois depuis trois ans, estimant que celui-ci collecte l'eau certes légalement, mais sans véritable étude d'impact sur l'environnement.
Les associations environnementales contestent en outre l'origine de l'eau pompée par Nestlé, qui provient selon elles directement de la nappe phréatique. Elles avancent comme preuve les tuyaux horizontaux qui s'enfoncent à des dizaines de mètres sous la montagne. Le numéro un mondial de l'alimentation assure lui ne pas toucher à la nappe et collecter uniquement l'eau qui coule naturellement.
Un autre grief avancé contre Nestlé est d'ordre financier: la société basée à Vevey s'acquitte d'un droit de passage de son eau dans la forêt dont la somme est fixée par la société qui gère la forêt. Et ce montant est jugé beaucoup trop modeste par ses détracteurs, même s'il a récemment été augmenté de 624 dollars à 2050 dollars par an.
Nestlé dit respecter les normes
Aussi interrogé par le 19h30, Larry Lawrence, responsable des ressources naturelles pour Nestlé Waters North America, assure que les opérations de sa société sont conformes au cahier des charges, qu'il partage ses données avec le service des forêts et que le plan de contrôle des incendies est respecté.
"Nous prenons simplement l’eau disponible à la source. Et la source continue de couler, en dépit des années de sécheresse. Nos sources ont toujours de l'eau qui coule et l’environnement est en bonne santé", précise encore le représentant du groupe vaudois en Californie.
Avec l'arrivée de l'administration Trump à Washington, les environnementalistes ont désormais peu d’espoir de limiter l’accès de Nestlé à la forêt de San Bernardino et à d'autres sources d'eau à travers les Etats-Unis. Le seul espoir pour eux demeure un recours auprès du gouvernement démocrate de la Californie. Mais là aussi, les procédures prendront encore beaucoup de temps.
Sujet TV: Aviva Fried
Adaptation web: Frédéric Boillat
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