mercredi 27 mai 2026

 


L’uranium provenant du Venezuela : un coup dur pour le développement de la science latino-américaine ?

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par Maria Vergara

En 1955, sous l’impulsion du discours idéaliste d’Eisenhower, les États-Unis ont fait un don de 300 000 dollars pour la construction d’un réacteur de recherche à Caracas ; 71 ans plus tard, ils ont bombardé la capitale vénézuélienne pour «garantir la sécurité» de l’uranium qu’ils avaient prélevé.

Au petit matin du 3 janvier 2026, lorsque les bombes américaines ont commencé à s’abattre sur le Venezuela, de nombreux analystes ont tenu pour acquis que le pétrole était la cible prioritaire. Raffineries, champs pétrolifères et installations de stockage semblaient être la cible évidente de l’opération militaire «Résolution absolue». (Il est clair pour ceux d’entre nous qui soutiennent que le discours sur la prétendue lutte pour la démocratie et le trafic de drogue n’est qu’un prétexte pour intervenir au Venezuela et dans les pays d’Amérique latine).

Cependant, les attaques annonçaient un autre événement qui s’est produit le 8 mai : le vol d’uranium situé au siège de l’Institut vénézuélien de recherches scientifiques (IVIC), à Los Altos de Pipe, dans l’État de Miranda, tout près de Caracas. Bien que beaucoup soupçonnèrent que l’attaque perpétrée contre les installations de l’IVIC à Caracas cachait autre chose, personne n’imaginait qu’il ne s’agissait que du prélude à ce qui allait se produire au petit matin du 7 mai.

Quel intérêt Donald Trump pouvait-il bien avoir pour un centre de recherche scientifique ? La réponse, nous le savons aujourd’hui, ne se trouvait ni dans les laboratoires de biologie ni dans les bureaux administratifs. Elle était dissimulée dans une installation oubliée : le réacteur RV-1, désactivé depuis 1991 et qui, après les attentats du 3 janvier, a subi des dommages, aggravant ainsi les risques.

«Des atomes pour la paix» : le discours qui a changé l’histoire

Pour comprendre comment ce réacteur est arrivé au Venezuela, il faut remonter au 8 décembre 1953. Ce jour-là, le président américain Dwight D. Eisenhower prononçait un discours intitulé «Des atomes pour la paix» devant l’Assemblée générale des Nations unies. Ses paroles étaient fortes :

«Les États-Unis ne se contenteront pas de réduire ou d’éliminer les matières atomiques disponibles à des fins militaires… Cette force, la plus destructrice de toutes, pourrait être utilisée pour créer la prospérité au profit de toute l’humanité».

Ce discours n’était pas une simple déclaration de bonnes intentions. Il a conduit à la création de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 1957 et a ouvert la voie à la coopération nucléaire civile entre les États-Unis et d’autres pays.

Il s’agissait, en substance, d’une stratégie géopolitique : les États-Unis vendaient la technologie atomique en échange de contrôle, d’influence et, surtout, de la garantie que ce matériel ne serait jamais détourné à des fins militaires. Le Venezuela figurait parmi les pays sélectionnés pour ce programme.

Le premier réacteur d’Amérique latine

Suite à cet accord, le Venezuela est devenu le premier pays d’Amérique latine à posséder un réacteur nucléaire. L’installation, baptisée RV-1, a été construite à l’Institut vénézuélien de neurologie et de recherche sur le cerveau (IVNIC), qui deviendra par la suite l’actuel Institut vénézuélien de recherche scientifique (IVIC), à Altos de Pipe.

Les caractéristiques du réacteur étaient impressionnantes pour l’époque :

  • Type : réacteur d’essais de matériaux de type piscine
  • Puissance : 3 mégawatts de puissance thermique
  • Combustible : uranium enrichi à 20% (UHE)
  • Fabricant : General Electric
  • Périmètre de criticité : 12 juillet 1960

L’uranium fourni avait un niveau d’enrichissement de 20%, un seuil techniquement significatif, car il dépasse la limite qui classe le matériau comme «uranium hautement enrichi» (UHE).

Bien que des niveaux encore plus élevés (supérieurs à 80%) soient nécessaires pour une utilisation directe dans les armes nucléaires, le matériau RV-1 présentait déjà un réel risque de prolifération s’il tombait entre de mauvaises mains.

Un prêt, pas une vente : le piège d’«Atomes pour la paix»

Un des aspects fondamentaux et souvent mal compris de cette histoire est que l’uranium enrichi livré au Venezuela ne constituait pas un transfert de propriété définitif. Aux termes des accords «Atomes pour la paix» et des garanties de l’AIEA, le combustible nucléaire a été livré dans le cadre d’un contrat de location, assorti d’obligations strictes de non-prolifération. Cela impliquait trois choses :

  1. Le matériau n’a pas été extrait de mines vénézuéliennes ni enrichi dans le pays.
  2. Une fois le réacteur hors service ou le combustible épuisé, il devait être renvoyé au pays d’origine (principalement les États-Unis).
  3. Le contrat a établi des garanties internationales pour assurer son utilisation exclusivement pacifique.

Autrement dit, le Venezuela n’était qu’un simple dépôt de matières nucléaires américaines. Un dépôt qui, au fil des ans, allait devenir un casse-tête géopolitique et dont il a souligné dans sa déclaration du 7 mai qu’il demandait le retrait depuis longtemps.

13,5 kilos d’uranium stockés pendant 35 ans

Le réacteur RV-1 a fonctionné pendant trois décennies, mais a été définitivement arrêté en 1991. Cependant, son combustible nucléaire, soit 13,5 kilogrammes d’uranium enrichi à plus de 20%, n’a jamais été retiré du pays.

Pendant 35 ans, ce matériel est resté stocké dans une installation vétuste, à quelques kilomètres de Caracas, devenant au fil du temps ce que les agences de non-prolifération qualifient de «point critique de préoccupation». L’itinéraire pour retirer le matériel du siège de l’Institut vénézuélien de recherches scientifiques (IVIC), à Altos de Pipe, dans l’État de Miranda, était un transfert terrestre accompagné d’un convoi militaire lourdement gardé qui transportait l’uranium de l’IVIC jusqu’au principal port de départ, Puerto Cabello (État de Carabobo), où le matériel était expédié pour être acheminé vers des installations de sécurité à Savannah River, en Caroline du Sud, aux États-Unis.

Le 3 janvier : Les bombes ont révélé le secret

Ce risque, semble-t-il, a cessé d’être théorique pour les États-Unis le 3 janvier 2026. Le bombardement de l’IVIC, que les responsables du gouvernement de la présidente par intérim Delcy Rodríguez ont par la suite dénoncé comme une attaque ayant endommagé l’infrastructure de l’institut, n’était ni une erreur de visée ni un dommage collatéral. Aujourd’hui, c’est clair : le Pentagone ne visait pas seulement le pétrole. Il visait aussi l’uranium.

Les intérêts des États-Unis au Venezuela, souvent associés exclusivement au bassin du lac Maracaibo et à la ceinture pétrolière de l’Orénoque, s’étendaient en réalité jusqu’à ces laboratoires oubliés dans les montagnes. L’opération militaire du 3 janvier a préparé le terrain pour ce qui allait se produire quatre mois plus tard : le réapprovisionnement en uranium.

Ce qui s’est passé à Altos de Pipe entre janvier et mai 2026 est l’un des paradoxes les plus remarquables de l’histoire récente du Venezuela.

Le même pays qui, en 1955, sous le discours idéaliste d’Eisenhower, avait fait don de 300 000 dollars pour construire un réacteur de recherche à Caracas, a décidé 71 ans plus tard de bombarder ce pays pour garantir la sécurité de l’uranium qu’il avait apporté et pour lequel le Venezuela avait payé 2,5 millions de dollars (l’équivalent d’environ 22 millions de dollars aujourd’hui, ajustés à l’inflation).

Paradoxalement, bien que le Venezuela ait financé le réacteur, le coût le plus important n’a pas résidé dans son achat, mais dans le stockage du combustible. Pendant 35 ans (de 1991 à 2026), le pays a servi de dépositaire d’une matière qu’il ne pouvait utiliser (l’uranium enrichi) car soumise aux «garanties internationales».

Le Venezuela n’a jamais possédé ce matériel. Il était, tout simplement, le gardien oublié d’un secret nucléaire. Le bombardement du 3 janvier était aussi une opération de récupération clandestine, le dénouement violent d’un contrat signé pendant la Guerre froide.

Les 13,5 kilos d’uranium ne se trouvent plus à Pipe Heights. Mais les stigmates des bombardements du 3 janvier resteront à jamais gravés dans les mémoires comme le jour où le Venezuela a découvert que le plus grand risque nucléaire sur son territoire n’avait pas été engendré par un ennemi, mais par l’allié qui, des décennies auparavant, lui avait offert un réacteur qui ne lui avait jamais vraiment appartenu.

L’histoire confirme une fois de plus que le pire, lorsqu’on est ennemi des États-Unis, est d’être leur allié. Dépendre de la technologie américaine nous rend moins souverains et plus vulnérables. Espérons que les dirigeants d’Amérique latine comprennent qu’abandonner le développement technologique sous couvert de collaboration scientifique avec les États-Unis revient à renoncer à leur autonomie, quelles que soient les nobles intentions.

source : Diario Red via China Beyond the Wall

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