dimanche 22 octobre 2017

«Ce que nous appelons « guerre au terrorisme » n’est rien d’autre qu’une autre guerre du pétrole»

23 novembre 2016 / par Valentin Lanusse-Cazale 
source : La relève et la Peste


Depuis la révolte lancée au printemps 2011 par l’opposition au régime alaouite de Bachar al Assad, les cendres de la Syrie millénaire, déchiquetée par l’horreur de la guerre civile, constituent le symbole des conflits qui s’accumulent entre les rives de la mer Méditerranée et celles du golfe Persique depuis un siècle. Alors que la bataille d’Alep connaît un tournant depuis le début du mois d’août 2016, avec une volonté d’éradication manifeste de la population civile par les armées russes et du régime de Bachar al Assad – dont les commanditaires seront responsables aux yeux de l’histoire qui déterminera leur culpabilité – l’intervention directe au sol de l’armée turque, pour la première fois depuis le début du conflit contre l’État islamique et les milices kurdes, sur la ville de Djarabulus, marque un nouveau virage dans la situation géopolitique de cette région du monde. En plus des divisions politiques, ethniques, culturelles et religieuses qui alimentent ces confits armés, l’accès et l’exploitation des ressources naturelles, en particulier l’eau, le gaz naturel et le pétrole, enveniment très sérieusement la situation géopolitique d’une région déjà meurtrie. Il apparaît en réalité que la guerre civile syrienne reflète les tensions géopolitiques régionales et mondiales pour le contrôle des ressources naturelles au Moyen-Orient.
Si la République syrienne est un pays pauvre en hydrocarbures comparé à ses voisins irakien ou saoudien, la guerre civile qui déchire actuellement son peuple, auparavant uni tant bien que mal par le sanglant Hafez al Assad, est également fortement liée aux énergies fossiles. En effet, le projet de construction d’un pipeline reliant les gisements gaziers qataris aux ports turques, pour une exportation directe vers les pays de l’Union européenne, est à l’origine même de l’intervention de la plupart des puissances mondiales, de manière directe ou indirecte, dans le conflit. Le pipeline en question est proposé par le Qatar en 2009. Long de 1500 kilomètres, il devait relier la Turquie en passant par l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie. Ce pipeline aurait alors augmenté de façon significative la puissance et l’influence des pétro-monarchies sunnites, alliées des États-Unis, au détriment de l’Iran chiite et surtout de son allié russe. Ainsi, la situation énergétique nouvelle aurait nettement défavorisé la Russie car en 2011, le marché européen représentait 70% de ses exportations énergétiques. De plus, en 2011, 34% du pétrole et 40% du gaz importés par l’Union européenne provenaient de Russie.
Justement, le dictateur alaouite Bachar al Assad, allié de Vladimir Poutine et des chiites libanais et iraniens, refuse de mettre en péril l’influence énergétique de son allié moscovite sur l’Europe et par conséquent de signer l’accord à la fin de l’année 2009. En Juillet 2011, alors que la protestation pacifique contre le régime syrien se transforme en guerre civile, Bachar al Assad provoque l’ire des Européens, des Américains et des monarques du Golfe en donnant son accord à un nouveau pipeline devant relier les champs de gaz iraniens aux ports libanais, en passant par la Syrie. Ce faisant, il permet l’accroissement de la dépendance des Européens aux énergies de l’alliance Moscou-Téhéran-Damas et fait de ces pays les principaux fournisseurs de l’Union européenne, alliée des États-Unis.

Alors qu’au printemps 2011, la révolte syrienne ne concerne encore que quelques milliers de jeunes rebelles pacifistes désirant davantage de démocratie, de justice et de liberté, le conflit intérieur syrien se meut en seulement trois ans en véritable foyer de conflits d’importance régionale et mondiale. Les différends sur les pipelines, ainsi que la tradition de politique étrangère des États-Unis et de leurs alliés, c’est-à-dire la nouvelle forme d’impérialisme des Occidentaux, sont les principales causes de l’aggravation spectaculaire du conflit syrien. En effet, en 2009, seulement quelques mois après le refus de Bachar al Assad et alors que le pipeline Iran-Syrie-Liban n’est même pas encore d’actualité, Wikileaks révèle que les services de renseignements américains, saoudiens et israéliens ont conclu que la fomentation d’une insurrection sunnite contre le pouvoir alaouite en Syrie, quitte à aider des combattants djihadistes, serait une solution profitable pour réaliser l’objectif de l’achèvement du pipeline Qatar-Turquie et contrer les visées de l’alliance Iran-Syrie-Russie. Par conséquent, la CIA commande dès cette date le financement des groupes d’opposition en Syrie, avant même que la guerre civile n’éclate.
De plus, Wikileaks révèle que, dès le déclenchement du conflit armée durant l’été 2011, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar (donc les principaux pays lésés par l’accord conclu entre Téhéran, Damas et Beyrouth en juillet) finançaient, armaient et entraînaient des djihadistes syriens sunnites pour les aider à combattre les forces du régime de Bachar al Assad. En outre, avant même l’extraordinaire offensive de l’État islamique en 2014, un rapport de la Défense Intelligence Agency d’août 2012, révélé par Judicial Watch, avertit le gouvernement américain que grâce à son soutien apporté aux djihadistes sunnites radicaux, « les salafistes, les Frères Musulmans et Al-Qaïda en Irak sont les forces majeures conduisant l’insurrection en Syrie ». Selon Robert Francis Kennedy junior, dans ce même rapport, « les auteurs semblent approuver l’apparition prévisible du califat de l’État islamique ». En effet, le rapport l’affirme : « Si la situation se démêle, il y a une possibilité d’établir une principauté salafiste déclarée ou non déclarée dans l’est de la Syrie (Hasaka et Der Zor) et c’est précisément ce que les puissances qui soutiennent l’opposition veulent dans le but d’isoler le régime syrien. » Et cela n’est absolument pas une coïncidence, parce que comme le rappelle Robert F. Kennedy junior : « Les régions de Syrie occupées par l’État islamique (encore en 2016) englobent exactement la route proposée pour le pipeline du Qatar ».

Dans toute son horreur, sa complexité parfois insoluble, sa dimension internationale et profondément injuste, la guerre civile syrienne est le symbole même de toutes les divisions et de toutes les passions meurtrières et cupides qui se déchaînent au Moyen-Orient. À travers ce conflit terrible qui totalise déjà près de 300 000 victimes, des millions de réfugiés et de vies injustement brisées, les différentes communautés du Moyen-Orient se déchirent à nouveau ; les Kurdes contre les Turcs, les Kurdes contre les sunnites, les alaouites et les chiites contre les sunnites, les musulmans contre les minorités chrétiennes, etc. Sans compter le massacre éhonté des minorités par la plupart des acteurs locaux.
Encore une fois, dans leur quête égoïste et destructrice de pouvoir et de dollars, comme avant avec les guerres d’Irak ou d’Afghanistan, les Occidentaux aggravent la situation en finançant les djihadistes sunnites radicaux, dans le but de réaliser leur dessein immoral : la soumission d’une région entière, de peuples entiers à leur cupidité et leurs intérêts énergétiques et géostratégiques. Tout cela dans la violation la plus vulgaire de toutes les conventions internationales des Droits de l’Homme signées depuis plus d’un siècle, voulues par et pour les puissances occidentales et qui représentent l’un des plus extraordinaires progrès de la conscience humaine dans les relations internationales.
Finalement, comme il y a cent ans lors de la Première Guerre mondiale, rien n’a fondamentalement changé : les Occidentaux poursuivent leur politique de colonisation économique et financière, tout en favorisant leur futur ennemi. Ainsi, alors que la France et ses alliés ne cessent d’appeler au respect des Droits de l’Homme partout dans le monde, le gouvernement français mène une politique étrangère d’un grand cynisme. Alors qu’il prétend lutter « efficacement » et « tout faire » contre le terrorisme qui s’abat sur lui depuis les attentats de janvier 2015, il avait seulement quelques années auparavant contribué de plein gré à la formation de ceux qui en sont les responsables, par le financement et l’armement des rebelles islamistes dès 2012, ces mêmes groupes djihadistes qui financent et arment les terroristes qui se retournent désormais contre la France. Sans que les attentats et la mort injuste de centaines d’hommes sur son territoire ne changent sa politique diplomatique, il soutient toujours officiellement les régimes qataris et saoudiens alliés aux islamistes radicaux de Syrie et d’Irak, pour les raisons précédemment évoquées.
Comme si cela n’était toujours pas suffisant, l’État français parraine encore et toujours, au nom de la concurrence économique internationale, la vente d’armes par des groupes militaro-industriels nationaux à ces mêmes régimes, qui arment et financent eux-mêmes, à travers les revenus du pétrole et du gaz que leur achètent ces mêmes pays occidentaux, à leur tour les rebelles islamistes syriens de l’État islamique. La boucle est bouclée. L’ingérence et le néo-impérialisme économique des Occidentaux, les divisions dont les peuples eux-mêmes ne connaissent plus les origines mais dont on sait seulement qu’elles s’accompagnent d’une myriade de violences, la quête de puissance de régimes sans scrupules, prêt à sacrifier la stabilité d’une région pour des bénéfices immédiats et égoïstes, sont les perfides responsables de ce conflit, qui ne sera sans doute pas le dernier.
« Ce que nous appelons « guerre au terrorisme » n’est rien d’autre qu’une autre guerre du pétrole. Nous avons gaspillé six milliards de dollars dans trois guerres à l’étranger et en construisant un état de guerre sécuritaire sur notre propre sol depuis que le pétrolier (et Vice-Président ) Dick Cheney déclara la « Longue Guerre » en 2001… »

Finalement, au-delà des multiples divisions ancestrales qui affaiblissent le Moyen-Orient, celui-ci est encore victime, au XXIe siècle, de l’impérialisme et de l’avidité des puissances occidentales post-coloniales, et de plus en plus de puissances émergentes régionales ou mondiales telles que la Chine, l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Iran ou la Russie. Alors que les uns invoquent le prétexte de « guerre contre le terrorisme » ou de « guerre humanitaire » (faut-il simplement souligner cet oxymore grotesque) pour protéger leurs intérêts géostratégiques et financiers, les autres se servent de ces conflits pour asseoir leur influence régionale, tout en profitant des divisions et en les accentuant, éternellement au détriment des mêmes : les plus faibles et les plus vulnérables.
Les idéaux du Président Wilson et du poète Stefan Zweig sont bien loin. Au lieu de se servir des populations locales comme chair à canon pour une énergie dont ils ne sont même pas les propriétaires, les Occidentaux, l’Union européenne en tête, auraient tout à gagner à développer enfin une politique ambitieuse de croissance verte soutenue par les énergies renouvelables, facteur de réel développement et créateur d’emplois. Mais non, il semble que demander l’application d’une politique raisonnée et simple d’indépendance énergétique, de paix et d’apaisement soit impossible, ridicule et utopiste. Incapables de se remettre en question et aveuglés par leurs certitudes et leurs ignorances, les Occidentaux se laissent désespérément aspirer par leur démon populiste, xénophobe, raciste, simpliste, manipulateur et médiocre.
Si l’histoire ne se répète peut-être jamais exactement, elle n’en reste pas moins très souvent une farce cruelle. Laissons le mot de la fin à Robert Francis Kennedy junior, neveu du défunt Président John Fitzgerald Kennedy : « Ce que nous appelons « guerre au terrorisme » n’est rien d’autre qu’une autre guerre du pétrole. Nous avons gaspillé six milliards de dollars dans trois guerres à l’étranger et en construisant un état de guerre sécuritaire sur notre propre sol depuis que le pétrolier (et Vice-Président ) Dick Cheney déclara la « Longue Guerre » en 2001. Les seuls gagnants ont été les entrepreneurs militaires et les compagnies pétrolières qui ont empoché des profits historiques, les agences de renseignement qui ont gagné en puissance de manière exponentielle au détriment de nos libertés, et les jihadistes qui invariablement se servent de nos interventions comme de leur plus efficace moyen de recrutement. […] Il est temps pour les Américains de se détourner de ce nouvel impérialisme et de retrouver le chemin de l’idéalisme et de la démocratie. Nous devrions enfin laisser les arabes gouverner l’Arabie. Nous avons besoin de commencer ce processus, non pas en envahissant la Syrie, mais en mettant un terme à notre ruineuse dépendance au pétrole qui a perverti la politique étrangère de notre pays pendant plus d’un demi-siècle. » Pourquoi les Européens ne feraient-ils pas de même ?
Valentin Lanusse-Cazale – pour La Gazelle



Aucun commentaire: