Les Bulgares paralysés par le smog
source : Le Temps
Le chauffage au charbon, les émissions de CO2 et la chute brutale des températures ont créé un cocktail de pollution aux particules fines dépassant plusieurs fois les normes européennes en Bulgarie et dans la plupart des grandes villes des Balkans
Le mont Vitocha, à quelques stations de tram du centre-ville, est un lieu de sorties familiales et de randonnées très prisé par les habitants de la capitale bulgare, Sofia. Sauf qu’en début semaine, sa jolie silhouette bleutée parsemée de poches de neige a disparu: le mont Vitocha a été littéralement avalé par le smog, ce mélange redoutable de brouillard et de pollution. Dans certains quartiers, la concentration de particules fines (PM10) a été jusqu’à dix fois supérieure à la limite journalière fixée à 50 µg/m3 par la Commission européenne. Souvent qualifiée de fléau invisible, la pollution est devenue pendant quelques jours palpable, s’abattant sur les grandes villes de Bulgarie comme une chape jaunâtre et malodorante.
A Plovdiv, la deuxième ville du pays et future capitale européenne de la culture en 2019, c’est la ligne des Rhodopes, ces montagnes qui vont se jeter au-delà de la frontière grecque dans la mer Egée, qui a disparu. A quelques minutes en voiture du centre-ville, elles ont aussi été avalées par le smog – et ce, pendant plusieurs jours. Les habitants se sont calfeutrés chez eux, ont gardé les enfants à la maison, pris d’assaut les pharmacies de la ville: masques chirurgicaux, gouttes pour le nez, purificateurs d’air… «Nos vêtements sentent mauvais, je n’arrête pas de faire des lessives», dit une habitante du centre historique.
Charbon de mauvaise qualité
Il suffit pourtant de lever la tête dans ce même quartier pour constater la première, et peut-être principale source, de pollution: toutes les cheminées des vieilles maisons fument. Les ménages s’y chauffent au charbon, souvent de mauvaise qualité, vendu en très grande quantité aux abords de la ville. «Par rapport à l’électricité, son prix reste imbattable. C’est ce qui part le plus», dit un employé de l’entreprise «Donbass», vaste terrain vague à la sortie sud de Plovdiv sur lequel trônent deux impressionnants tas de charbon gras.
A cela s’ajoute la pollution au CO2, traditionnellement très élevée en Bulgarie, dont les habitants ont acheté en masse des véhicules vétustes, souvent des diesels sans catalyseurs, récupérés par des garagistes peu scrupuleux à cause de la quantité de métaux précieux qu’ils contiennent. Pour compléter le tableau, des températures en dessous de zéro la nuit et plus élevées en journée ont contribué à ce que les météorologues appellent «l’inversion de température», empêchant l’air pollué près du sol de se disperser dans l’atmosphère.
Mesures dérisoires
Que faire? Pendant plusieurs jours, les médias locaux n’ont parlé que de cette pollution, encore plus spectaculaire que les hivers précédents. Et tout ce que le pays compte de pneumologues a défilé sur le petit écran pour expliquer combien la pollution est dangereuse pour la santé et, surtout, combien les mesures individuelles, comme les masques chirurgicaux, sont dérisoires. «Pour que cela soit efficace, il faut acheter des masques spéciaux, destinés aux travailleurs en milieu contaminé, et qui sont hors de prix», a rappelé le docteur Alexandre Simidtchiev, président d’une association qui milite pour la pureté de l’air. La solution est entre les mains des pouvoirs publics, a-t-il ajouté.
A Sofia, la mairie a institué un «ticket vert» (un peu) moins cher et valable toute la journée pour encourager les gens à prendre les transports en commun. En vain, la capitale a été, comme presque tous les jours, engorgée de bouchons. Ailleurs, on s’est borné à «conseiller» aux habitants de ne pas prendre leur voiture. Quant aux ménages qui se chauffent au charbon, la situation est paradoxale. Les plus démunis, notamment les personnes âgées et les Roms, reçoivent une aide sociale pour l’hiver sous forme de… plusieurs tonnes de charbon.
Opposition à toute révision
Présent à la COP24 en Pologne, le président Roumen Radev a déclaré que la Bulgarie, très dépendante des centrales à charbon pour la production de l’électricité, s’opposera à toute révision à la hausse des engagements pour la réduction des gaz à effet de serre. «On ne peut pas sanctionner les plus pauvres», disent en chœur les députés, de gauche comme de droite, lors de chaque débat au parlement sur la question. Des contrôles, très médiatisés, ont été effectués en revanche dans les ghettos tsiganes où les habitants brûlent de tout lorsque la température baisse: plastique, vieux vêtements et autre déchets.
Les Bulgares ne sont pas seuls face à ce fléau. La plupart des grandes villes des pays voisins ont vécu ces derniers jours sous l’emprise du smog (Sarajevo, Skopje, Pristina…, où les mêmes problèmes structurels persistent). Dans une étude de 2016, l’OMS avait estimé qu’en 2010 la pollution avait tué plus de 37 000 personnes dans les Balkans occidentaux (pour 23 millions d’habitants).
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