Ils
sont censés nourrir l’humanité, mais ils n’arrivent pas à joindre les
deux bouts. Paysans en Bretagne et en Picardie, ils vivent dans la
précarité, font face au surendettement et aux procédures judiciaires.
Des hommes et des femmes qui aiment leur métier et ne peuvent plus en
vivre dignement. Reportage photo au cœur d’une pauvreté souvent
invisible.
C’est
une pauvreté invisible, pudique et fière. La misère qui se cache au
fond de nos campagnes n’épargne pas ceux qui, depuis des générations,
exploitent la terre ou élèvent leurs bétails. Au-delà de tout débat
politique, syndical ou partisan, l’agriculteur est celui qui nourrit
l’humanité. Comment celui qui travaille dur pour cela, ne peut-il vivre
dignement de son travail ? L’agriculture française reste la plus
performante d’Europe, mais la France compte deux fois moins de paysans
depuis vingt ans. Les jeunes générations n’assurent plus la relève de
ceux partant à la retraite. Précarité, faibles revenus, charges et
horaires de travail élevés, endettement important à l’installation, tels
sont les causes de se désengagement.
En 2000, il y avait 1,3 millions de d’agriculteurs en France. En
2010, ils sont 966 000. Le nombre d’exploitations est passé de 663 800
en 2000, à 490 000 pour 2010. Ce phénomène entraine également
l’amplification des grosses structures de production, une migration de
la population, la disparition des commerces et du tissu rural.
M. Martin, 70 euros de trop pour recevoir le RSA

M. Martin est éleveur de vaches de race limousine, il a décidé de se
convertir en bio, et de travailler comme il le souhaite. Il est
propriétaire d’un troupeau de 140 vaches et de 80 hectares de terre,
dans le département de l’Oise, près de Compiègne, en Picardie. Son
dossier suivi par l’association régionale de Solidarité Paysans concerne
sa demande de RSA qui a été refusée car il gagnait ... 70 euros de plus
que le minima requis pour bénéficier de cette prestation.
Il a construit de ses mains la maison familiale en deux ans, mais a
dû arrêter les travaux, situation financière oblige. Il doit privilégier
les investissements sur son exploitation afin qu’elle devienne
rentable. Il vit en couple avec ses 3 enfants âgés de 4 à 12 ans, dans
un
mobil-home depuis plusieurs années. En plus du travail de la
ferme, il se loue comme prestataire agricole afin de faire rentrer un
peu d’argent.
M. Huguet, 90 vaches laitières, 150 hectares, au RSA depuis 2010

M. Huguet est éleveur laitier en Bretagne. Avec sa femme et leurs
deux enfants, il vit sur l’exploitation qu’il a acquise il y a cinq ans.
La chute du prix du lait en 2008 le conduit a cumuler 120.000 euros de
dette en quelques mois. Malgré ses difficultés financières, il a voulu
participer à la grève du lait menée dans sa région au plus fort de la
crise laitière. Il a déversé lors d’une manifestation quelques milliers
de litres de sa production, afin de soutenir le mouvement revendiquant
l’augmentation du prix d’achat du lait. Il travaille avec sa mère,
élevant 90 vaches laitières sur sa ferme de 150 hectares de terre et de
prairies. Aujourd’hui, ses dettes sont en partie payées. Lui restent 60
000 euros à régler, mais il fait toujours face à une gestion très
rigoureuse de son exploitation. Il vit avec le RSA depuis 2010. Il trait
ses vaches deux fois par jour sept jours sur sept, et n’arrive toujours
pas à prélever de salaire pour son travail.
M. Guyon, assigné devant le tribunal par la Mutualité sociale agricole (MSA)

M. Guyon est éleveur de vaches laitières et cultivateur en Picardie.
Il a perdu une partie de son troupeau suite à une maladie. En perte de
revenus, impossible d’honorer les cotisations de la MSA (Mutuelle
sociale agricole) qui l’assigne devant le tribunal de grande instance
d’Amiens pour un arriéré de 6 000 euros. A 54 ans, si son redressement
judiciaire n’est pas accepté, il devra vendre l’exploitation familiale.

Photos prises en 2011 pendant l’audience du tribunal, à Amiens.
M. Leroux, 330 000 euros de dettes

M. Leroux était éleveur porcin à Guiscriff, en Bretagne. Installé en
2000, les premiers problèmes de trésorerie apparaissent en 2003 avec
l’une des crises du porc. 2004 : obligation de mises aux normes, prêt à
la banque pour la construction d’une fosse à lisier. Ce projet est
viable à condition d’agrandir un bâtiment pour produire plus. Le Crédit
agricole donne son accord de principe sur ce projet. La fosse se
construit mais pas le nouveau bâtiment : refus de la banque. Les charges
d’exploitation augmentent. 2006-2007 : nouveau problème de trésorerie,
l’éleveur doit vendre une maison de famille pour combler les intérêts
des prêts bancaires.
Il rencontre alors une association d’aide contre les abus bancaires
(AACAB) qui, via une coopérative dirigée par le même président que cette
association, lui octroie un prêt de 250 000 euros pour faire de la
vente directe. 2009 : la coopérative – pour des raisons extérieures au
bon fonctionnement de cette nouvelle activité – arrête la collaboration
et reprend tout le matériel mis à disposition. Le dirigeant de
l’association et de la coopérative est actuellement en prison pour
plusieurs années, suite à des histoires d’escroqueries, et laisse les
dettes à M. Leroux. 2010 : il doit vendre son bétail pour payer les
frais administratifs des procédures engagées, sa compagne part avec
leurs quatre enfants. 2011 : son exploitation est mise en liquidation
judiciaire pour 330 000 euros de dettes accumulées, sa maison et tous
ses biens seront mis aux enchères publiques en 2012. Il a mené une
procédure pour obtenir la garde de des enfants, qu’il a obtenue. Il est
actuellement salarié sur une grosse exploitation porcine près de chez
lui.

Travaillant autour du monde agricole depuis quelques années, je fus
choqué, lors de la parution en 2010 dans un magazine de la presse
professionnelle agricole, d’un dossier spécial qui expliquait aux
paysans, sur plusieurs pages, comment toucher le RSA. Ils sont
aujourd’hui plusieurs milliers en France a percevoir cette prestation de
l’État, tout en continuant à travailler au quotidien sur leurs fermes.
Le produit du terroir a fait place depuis longtemps à celui de la
machine industrielle et du rendement à faible coût. La misère aussi en a
un, il est humain en premier lieu. J’ai commencé ce travail
photographique en avril 2011, après avoir pris plusieurs contacts avec
certains paysans fin 2010. Je les ai convaincus, au fil des rendez-vous
et avant de sortir mes boitiers, de la nécessité de témoigner de leur
réalité économique, en leurs garantissant que je ne chercherai pas à
faire des gros plans de leurs poubelles, mais à témoigner simplement de
leur vie. Sept mois après le premier contact, je commençais les prises
de vue. J’ai photographié également pour ce reportage, les mains de
chaque paysan comme un fil commun.
Solidarité Paysans Picardie m’a aidé dans cette démarche. Cette
association présente dans plusieurs régions de France, m’a permis de
continuer ce travail, depuis janvier 2012 en Bretagne, avec d’autres
paysans. Ils ont tous fait appel au service de cette association,
éleveur laitier, éleveur de bovins viande, céréalier, éleveur de
volailles, de porcs ou d’ovins : toute la filière agricole est
représentée. Endettement élevé (pour les mises aux normes, modification
des bâtiments, achat de matériels), prix de vente de leurs produits en
baisse, augmentation du prix d’achat des matières premières (aliments
pour animaux, engrais, semences), problèmes de santé, accident du
travail, sont les principales causes qui font basculer ces paysans dans
la précarité en quelques mois.
Je suis actuellement à la recherche de financements pour continuer ce
reportage photographique dans la région Paca, avec des arboriculteurs,
des maraichers et des éleveurs de montagne, afin de mettre en évidence
que tous les secteurs d’activité agricole sont touchés.
Ce reportage photo a été réalisé par le photojournaliste
Jean-Charles Gutner [1], avant de débuter son reportage sur la précarité dans le monde agricole, distribué par l’agence SIPA press (
www.jeancharlesgutner.com), et initialement publié dans
Campagnes solidaires*, le mensuel de la Confédération paysanne. Il a été réalisé avec le soutien de l’association
Solidarités paysans, association nationale de défense des agriculteurs en difficulté.
*
Campagnes solidaires est un point de ralliement
pour ceux qui veulent comprendre les réalités de la vie et des luttes
paysannes dans le monde, et ici en Europe. C’est aussi un espace pour
ceux qui veulent s’exprimer sur ces réalités et la manière d’agir sur
elles.
Campagnes solidaires restitue chaque mois les résistances de ces luttes et les initiatives porteuses d’espoir (voir
le site).