Dix enfants handicapés se battent contre les médecins et la pharma (Suisse)
Ils sont tous nés en Suisse avec un retard mental. Leurs parents accusent un médicament, la Dépakine, d’en être responsable. Les autorités savaient, mais n’ont rien dit. Il y a beaucoup d’autres victimes.
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La Dépakine est un scandale de santé publique en France. On parle de 6500 victimes. Des plaintes ont été déposées. Un fonds d’indemnisation a été créé. En Suisse, cela commence à bouger. Les enfants malades et leurs parents commencent à dénoncer leur situation. Une dizaine d’entre eux attaquent en justice le neurologue de la famille et Sanofi, le fabricant du médicament.
Évelyne et Daniel C. font partie de ces plaignants. Le couple qui habite la région lausannoise a eu une fille en 2004 et un garçon en 2010. Les deux enfants connaissent un important retard de développement. Dans les deux cas, les médecins diagnostiquent un trouble du spectre autistique, à des degrés variables. Ils n’expliquent toutefois pas la répétition. «Ils nous ont dit que c’était la faute à pas de chance», racontent les parents.
La fatalité? Le corps médical n’évoque pas la médication d’Évelyne. La maman (née en 1972) est épileptique depuis son adolescence. Ses crises sont rares et légères, mais son neurologue lui donne quand même de la Dépakine, un médicament couramment utilisé, dès 1995. Elle est toujours sous traitement lors de ses deux grossesses. Évelyne en prend deux fois par jour, jusqu’à 1250 milligrammes.
La jeune femme enceinte se soigne, sans avoir conscience des risques pour son bébé. Son médicament est efficace contre l’épilepsie, mais totalement contre-indiqué pendant la grossesse. La Dépakine contient en effet de l’acide valproïque (ou valproate de sodium). Cette substance est tératogène, dangereuse pour le fœtus et l’embryon. Dès les années 1980, il est établi qu’elle entraîne des malformations physiques dans 10% des cas. Dès 2004, les scientifiques certifient que le valproate crée des troubles du développement psychomoteur, cognitif et mental dans 30 à 40% des cas.
Le corps médical savait et n’en aurait pas informé les patientes? Évelyne C. est formelle. Son neurologue a autorisé ses deux grossesses alors qu’elle était sous Dépakine. Il évoque alors «brièvement» les menaces de malformation, notamment le spinabifida, un problème de fermeture du tube neural qui est détectable grâce à l’amniocentèse. C’est tout. «Il ne m’a jamais parlé de risque de handicap mental. J’ai appris bien plus tard que j’avais empoisonné mes enfants sans le savoir», se désole la maman.
Le pédiatre sait mais ne dit rien
Il y a plus étrange encore. D’autres familles de victimes ont la preuve que leur médecin a décidé de retenir l’information. C’est le cas de Karin et René F. qui habitent dans le canton de Thurgovie. Leur fille naît en 2008. Un mois après, le pédiatre détecte le «syndrome valproate fœtal», caractéristique de la Dépakine. Il l’écrit dans le dossier médical, mais ne le communique pas aux parents. Ces derniers ont découvert cette omission dix ans plus tard.
Ces cas ne sont pas isolés en Suisse. D’autres Romands et Alémaniques ont vécu le même drame, dans la même ignorance. Nous les avons rencontrés dans les cantons de Vaud, Zurich, Argovie et Thurgovie. Tous dénoncent ce manque d’information. Leurs enfants, eux, sont plus ou moins atteints. Certains souffrent d’un problème de comportement: ils accomplissent leur formation avec difficulté. D’autres ont développé un autisme aggravé: ils ont intégré un institut spécialisé. Ils présentent tous le même faciès caractéristique (nez élargi, front haut, etc.). Certains ont des problèmes physiques (cardiaques, musculaires, etc.).
Ces victimes et leurs proches ont découvert ce qui leur était arrivé tardivement, souvent grâce aux médias. Geneviève et Mounir B. ont compris quinze ans après la naissance de leur premier enfant. C’était devant la télé, en 2017. La RTS évoque alors le scandale de la Dépakine en France. «Cette émission était une révélation. Nous avions enfin les réponses à nos questions. Le plus dur a été d’apprendre que mon antiépileptique était responsable de tout», raconte la maman qui vit dans les hauts de Lausanne.
Ces familles connaissent désormais leur statut de victimes. Elles ont créé l’association Assac en Suisse romande pour dénoncer les dégâts du valproate de sodium. Elles se sont regroupées pour actionner la justice civile et attaquer leur neurologue prescripteur et le géant de la pharma Sanofi. Le droit suisse ne connaît pas les actions de groupe (class action). Ces demandes en justice sont donc des requêtes individuelles pour chaque enfant, représenté par ses parents. Leurs avocats genevois, Pierre Gabus et Lucile Bonaz, détaillent: «Il y a dix victimes plaignantes pour l’instant. Ce nombre peut augmenter. La plus jeune d’entre elles est née en 2012.» Le but premier de ce procès est de faire reconnaître la responsabilité de Sanofi et du médecin prescripteur.
Quel est l’enjeu juridique de cette procédure? La première a débuté en 2016, d’autres plus récemment. «Les dangers de la Dépakine sont connus depuis longtemps de Sanofi et du corps médical, expliquent Me Gabus et Me Bonaz. Or les parents n’ont pas été informés, alors qu’ils auraient dû l’être. La question est de savoir à partir de quel moment Sanofi aurait dû prévenir les praticiens et les patients des risques graves liés au valproate de sodium. La même question se pose pour les médecins. À partir de quand auraient-ils dû connaître les dangers liés à la Dépakine et en informer leurs patientes?»
La découverte des dangers de ce médicament sur le développement cognitif des enfants a pris du temps. «Beaucoup trop de temps», selon Thierry Buclin. Le professeur au service de pharmacologie clinique du CHUV à Lausanne explique que les premiers constats sont rapportés peu avant 2000, vingt-huit ans après le lancement du médicament en Suisse. Les preuves scientifiques vraiment solides émergent à partir de 2004 et jusqu’en 2014.
Les risques sont déterminés. Et pourtant les autorités tardent à en prendre acte officiellement. En 2011, les États-Unis sonnent enfin l’alarme auprès du corps médical. L’alerte n’est pas reprise immédiatement de l’autre côté de l’Atlantique. L’Union européenne et la Suisse attendent 2015 pour le faire.
Un demi-milliard de chiffre d’affaires en Suisse
Sanofi est un poids lourd de la pharma. C’est le troisième groupe mondial en 2018 avec 38 milliards de francs de chiffre d’affaires. La Dépakine lui rapporte un demi-milliard par an en Suisse. La multinationale reconnaît «neuf dossiers» ouverts devant la justice helvétique, nous répond par écrit son directeur des affaires publiques, Jacques Weidmann. Il conteste les accusations: le laboratoire a respecté son devoir d’informations. La société française, qui a son siège en Suisse à Genève, dit avoir adapté la notice du médicament, «conformément à l’évolution des connaissances scientifiques». La première remarque adressée au patient apparaît en 2006.
Comment justifier ces réactions tardives? Swissmedic, l’autorité de surveillance, explique que les problèmes de développement psychique ne se remarquent pas à la naissance. Ils mettent du temps à se manifester et à être identifiés. Mais une fois qu’ils le sont, la réaction est immédiate. La consigne est aujourd’hui claire et a été rappelée aux médecins en 2015, puis en 2018, selon Christoph Küng, responsable à Swissmedic. Sauf exception, il est interdit de prescrire de la Dépakine, et autres médicaments qui contiennent du valproate, aux femmes en âge de procréer. Celles qui en prennent malgré tout sont informées des risques. Malgré cela, plusieurs enfants sont nés sous Dépakine en 2017…
Ces explications ne convainquent pas Natascha et Vincent A. Ces parents de l’Ouest lausannois ne regrettent pas la venue en 2001 de leur deuxième enfant qui souffre des conséquences de la Dépakine. Ils auraient toutefois voulu connaître les dangers, savoir si une alternative à la Dépakine était possible durant la grossesse. «Et c’était possible. Je n’en prends plus aujourd’hui», explique la maman qui fait partie des plaignants.
L’action en justice civile a déjà des répercussions politiques. Le 6 décembre dernier, le Conseil fédéral a reconnu officiellement l’existence des «enfants Dépakine», comme on les appelle désormais. Selon ce rapport, il y a 39 cas déclarés en Suisse. Ce chiffre est «gravement sous-évalué», critique le professeur Thierry Buclin (lire encadré). Selon lui, ce rapport est lacunaire. Il n’évoque pas, notamment, l’effet transgénérationnel de la Dépakine, révélé récemment par certains chercheurs. Les autorités sauront-elles réagir, cette fois-ci, avec plus de célérité et de précaution?
Créé: 04.01.2020, 23h00
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