mercredi 13 mai 2026

 


«Tuez immédiatement» : les témoignages de soldats israéliens qui ébranlent le récit officiel sur Gaza

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par Franck Pengam

Les témoignages recueillis par la chaîne israélienne Channel 13, dans son enquête diffusée le 7 mai, sont d’une gravité exceptionnelle. Des soldats de l’armée israélienne y décrivent, sous couvert d’anonymat, des ordres explicites consistant à tirer sur tout individu de sexe masculin rencontré à Gaza, quel que soit son âge ou son statut. «Un homme, peu importe l’âge, ne tergiversez pas : tuez immédiatement», aurait dit un commandant à ses hommes. Ce n’est pas une source hostile à Israël qui rapporte ces faits. C’est une chaîne de télévision israélienne. C’est un soldat israélien qui parle à la mère d’un otage israélien tué par ses propres camarades d’armes.

Car c’est là le point de départ de cette enquête : en décembre 2023, trois otages israéliens, dont Yotam Haim, le fils d’Iris Haim, ont été abattus par des soldats israéliens alors qu’ils s’approchaient torse nu, les bras en l’air, en agitant un drapeau blanc. Ils tentaient d’indiquer qu’ils n’étaient pas une menace. Ils ont été tués quand même. Le soldat qui a témoigné à Channel 13 était l’un de ceux qui ont ouvert le feu. «Il y a trois terroristes, je les tue. Puis j’ai réalisé que deux avaient déjà été tués, et qu’un s’était échappé», a-t-il déclaré, décrivant son état d’esprit au moment des faits.

«Je tire 500 balles à la minute. Je fais exploser des choses. Je m’en fiche. Je suis là pour tuer des terroristes».

Cette phrase, prononcée par le même soldat, résume à elle seule ce que la mère de Yotam Haim a formulé autrement : les troupes avaient reçu pour consigne de «tuer toute personne marchant sur deux jambes». C’est ce que confirme, dans ses grandes lignes, le commandant de la brigade qui lui a dit en face : «Si un terroriste s’avance vers moi, j’essaie de le tuer. Bien sûr, nous devons le tuer – oui, même s’il est totalement désarmé».

Des règles d’engagement qui dépassent toute logique sécuritaire

La question n’est pas de savoir si Israël a le droit de mener des opérations militaires contre des combattants armés. Elle est de comprendre ce que ces témoignages révèlent sur les règles d’engagement appliquées sur le terrain. Un autre soldat interrogé par Channel 13 explique que tout Palestinien était considéré comme une menace potentielle : «Même un vieil homme peut se faire exploser avec un engin. Le protocole était de leur tirer dessus». Il ajoute qu’«il y a eu une situation où une personne est sortie avec un drapeau blanc et a été abattue sur place».

Ces règles, si elles correspondent bien à ce qui est décrit, ne relèvent plus de la doctrine de l’usage proportionné de la force. Elles décrivent une politique systématique de neutralisation létale appliquée à une population civile dans son ensemble, indépendamment de toute menace identifiée et individualisée. La mort des trois otages israéliens, tués dans des circonstances comparables à celles décrites pour des civils palestiniens, en est la démonstration involontaire et tragique la plus éloquente.

Les témoignages de terrain croisent d’autres données. Le chirurgien britannique Nizam Mamode, qui s’est rendu à Gaza comme volontaire et en est revenu en février 2025, a relaté dans les colonnes du Guardian avoir opéré des enfants dont les blessures, selon lui, témoignaient d’un ciblage délibéré. «Ce sont les images d’enfants blessés qui ne me quitteront jamais», a-t-il écrit, évoquant notamment Amer, sept ans, touché à l’abdomen. Il a décrit des cas d’enfants tués d’«une balle dans la tête, qui était clairement le résultat de tirs de sniper délibérés».

«Nous voyions des patients comme lui chaque jour, et la plupart n’avaient pas cette chance».

Ces témoignages médicaux font écho à d’autres cas documentés : deux femmes chrétiennes tuées par un sniper israélien à l’intérieur de l’église de la Sainte-Famille à Gaza-Ville en décembre 2023, suscitant une condamnation publique du pape ; Ramzi Abu Sahloul, 51 ans, abattu d’une balle dans la poitrine en janvier 2024 alors qu’il se trouvait avec un groupe de civils tenant des drapeaux blancs, et qui venait d’être interviewé par la chaîne britannique ITV.

Un bilan humain qui exige un regard lucide

Le bilan humain publié à ce jour fait état de plus de 72 700 Palestiniens tués à Gaza depuis octobre 2023, dont une majorité de femmes et d’enfants. À ce chiffre s’ajoutent des milliers de disparus ensevelis sous les décombres, ainsi que les projections de mortalité indirecte liées à la destruction des infrastructures médicales, hydrauliques et électriques du territoire.

Ce que les témoignages de Channel 13 apportent de nouveau, ce n’est pas le chiffre, déjà accablant. C’est la description d’une doctrine. Non pas l’explication du bilan par les accidents inévitables de la guerre en zone urbaine dense, mais par des instructions qui auraient été transmises dans la chaîne de commandement : tuer les hommes sans discernement, considérer chaque Palestinien comme un combattant potentiel, ne pas s’encombrer de la distinction entre civil et combattant. Ce glissement, s’il est avéré à l’échelle décrite, change la nature de ce qui se passe à Gaza. Il ne s’agit plus seulement d’évaluer la proportionnalité d’une riposte militaire, mais de s’interroger sur les finalités réelles d’une opération dont les règles internes semblent avoir effacé la distinction la plus fondamentale du droit des conflits armés.

Ces témoignages émanent de soldats israéliens, sont diffusés par un média israélien et ont été recueillis dans le cadre d’une démarche initiée par la mère d’une victime israélienne. Israël dispose d’un espace médiatique et judiciaire interne qui a, par le passé, su produire des enquêtes critiques sur ses propres forces armées. La question qui se pose désormais est celle de la suite : ces révélations donneront-elles lieu à des investigations internes sérieuses, ou resteront-elles confinées à un débat médiatique sans lendemain institutionnel ? C’est à cette réponse que l’on mesurera si les mécanismes de reddition des comptes, censés distinguer une démocratie d’un État au-dessus de tout contrôle, fonctionnent encore.

source : Géopolitique Profonde

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