Soutenez-nous
Votre soutien nous est indispensable pour continuer à vous fournir le meilleur de l’information internationale alternative. C’est grâce à vos dons que nous pourrons maintenir le cap pour une information plurielle et réellement alternative. Nous comptons sur vous.
par Joseph Rachman, Soumyajit Saha et Wataru Suzuki
La levée temporaire des sanctions usaméricaines permet d’acheter des cargaisons auparavant interdites.
BANGKOK/MUMBAI/SHANGHAI – Les gouvernements asiatiques se dépêchent de sécuriser des approvisionnements en pétrole russe, après que les États-Unis ont temporairement levé les sanctions pour compenser les perturbations des livraisons en provenance du Moyen-Orient.

Confrontée à une flambée des prix et à des pénuries, l’Inde a augmenté ses achats de brut russe, tandis que la Thaïlande, les Philippines et l’Indonésie ont indiqué qu’elles étaient ouvertes à l’idée d’acheter à la Russie. La Chine, qui était le plus grand acheteur de brut russe avant la guerre en Iran, a continué à s’approvisionner.
Avant les frappes usraéliennes sur l’Iran, le pétrole russe se négociait avec une décote significative (c’est-à-dire moins cher que le prix du marché). Les sanctions imposées par les USA et leurs alliés après l’invasion de l’Ukraine par la Russie avaient dissuadé de nombreux pays de l’acheter.
En 2025, seuls quelques pays – notamment la Chine, l’Inde et la Turquie – achetaient ouvertement du pétrole russe à grande échelle, selon les données du Centre pour la recherche sur l’énergie et l’air pur (Centre for Research on Energy and Clean Air).
L’Inde avait commencé à réduire ses achats dans le cadre d’un accord passé en février 2026 avec Trump, qui prévoyait une baisse des droits de douane sur les produits indiens, passant de 50% à 18%.
La société Kpler, spécialisée dans l’intelligence économique sur les matières premières, estimait que le 6 mars, «environ 130 millions de barils de pétrole brut russe restaient en mer» (c’est-à-dire bloqués sur des tankers, sans destination fixe), dont 54 millions de barils entre le canal de Suez et Singapour.
Le 13 mars, les USA ont annoncé une dérogation de 30 jours autorisant le commerce du pétrole et des produits pétroliers russes actuellement bloqués en mer. Les acheteurs asiatiques, en manque d’approvisionnement, se précipitent pour en profiter.
Le prix de l’Urals, le pétrole de référence pour les exportations russes, a grimpé en flèche. Le prix du baril a brièvement atteint 100 dollars début mars, contre 58,16 dollars le 27 février, veille des frappes usaméricaines sur l’Iran, selon les données de Trading Economics. Mercredi, le prix oscillait juste au-dessus de 90 dollars, soit à peu près le même niveau que le Brent, le brut qui sert de référence mondiale.
Selon Kpler, l’Inde a désormais environ doublé ses achats de pétrole russe pour atteindre 1,8 million de barils par jour. Dans une analyse publiée avant l’annonce de la dérogation usaméricaine, la société expliquait que si l’offre russe constituait une soupape de sécurité à long terme, elle ne pourrait pas compenser entièrement la perturbation des quelque 2,6 millions de barils par jour que l’Inde avait l’habitude d’acheter au Moyen-Orient.
La Chine et, dans une moindre mesure, la Turquie, ont également acquis une partie des stocks disponibles. Les achats chinois n’ont pas connu de bond majeur, car avant la dérogation, les raffineurs chinois s’étaient déjà approchés du marché pour acheter, voyant les achats indiens diminuer.
Les grands acteurs chinois montrent aujourd’hui un regain d’intérêt pour ce marché. Sinopec et PetroChina, deux compagnies pétrolières publiques, ont discuté avec des fournisseurs de la possibilité d’effectuer leurs premiers achats de pétrole russe depuis novembre, a rapporté Reuters mardi.
«La Chine et l’Inde vont se faire concurrence pour les mêmes barils russes actuellement bloqués en mer», a déclaré Erica Downs, chercheuse principale au Centre de politique énergétique mondiale de l’école SIPA de l’Université Columbia.
Cosimo Ries, analyste basé à Pékin pour le cabinet de conseil Trivium China, a déclaré que si la Chine a été relativement bien préservée des perturbations de l’approvisionnement énergétique grâce à ses importantes réserves, un conflit prolongé au Moyen-Orient serait néanmoins «très perturbateur» pour la plus grande économie d’Asie. La hausse des prix internationaux du pétrole a déjà entraîné une augmentation des prix des carburants sur le marché intérieur, et une nouvelle hausse est attendue la semaine prochaine.
«La Chine ne peut pas se protéger complètement, même si ses approvisionnements ne sont pas gravement perturbés», a déclaré Ries. «Les prix du marché mondial toucheront la Chine, qu’elle puisse ou non continuer à avoir accès au pétrole iranien».
Les gouvernements d’Asie du Sud-Est qui avaient jusqu’ici évité le pétrole russe envisagent désormais également d’en acheter.
Aux Philippines, un allié desUSA par traité, la compagnie pétrolière nationale Philippine National Oil Company a contacté des fournisseurs russes, a déclaré lundi la secrétaire à l’Énergie, Sharon Garin.
Mme Garin a ajouté que les Philippines avaient également approché des fournisseurs de carburant avec lesquels elles entretiennent des relations de longue date – notamment la Chine, la Corée du Sud, Singapour, la Thaïlande et le Japon. Elle a averti que les contrats commerciaux préexistants devaient être respectés, alors que plusieurs pays cherchent à limiter leurs exportations d’énergie pour éviter des pénuries intérieures.
La Thaïlande, un autre allié des USA par traité, a également contacté la Russie pour acheter du pétrole, a déclaré mardi le ministre des Affaires étrangères Sihasak Phuangketkeow. La Thaïlande a également pris contact avec d’autres fournisseurs, dont le Brésil, le Nigeria et le Kazakhstan, a-t-il précisé.
L’Indonésie, qui est un pays importateur net de pétrole (elle en consomme plus qu’elle n’en produit), a également indiqué qu’elle était ouverte à l’achat de pétrole russe. «Tous les pays sont une possibilité. Ce qui est important pour nous maintenant, c’est d’assurer l’approvisionnement», a déclaré mardi à la presse locale Bahlil Lahadalia, ministre de l’Énergie et des Ressources minérales.
L’Indonésie avait déjà exploré la possibilité d’acheter du brut russe par le passé, la compagnie pétrolière publique Pertamina ayant lancé des appels d’offres en 2024. Cependant, en février 2026, face à des projets de sanctions de l’Union européenne, elle avait nié en importer effectivement.
Le pétrole brut russe ne suffira probablement pas à combler le déficit causé par la perturbation des approvisionnements en provenance du Moyen-Orient.
«Je ne pense pas que le brut russe fasse baisser les prix», a déclaré un expert du secteur à Nikkei Asia. «Il limite probablement un peu la hausse. Mais on va plutôt assister à une ruée sur les barils disponibles en Asie, surtout avec la Chine et l’Inde dans la course. Et il s’agit surtout de redirection (de pétrole déjà existant), pas de nouveaux barils».
Côté positif, la même personne a ajouté que de nombreuses raffineries de la région seraient capables de traiter le brut russe.
«De nombreuses raffineries asiatiques sont déjà configurées pour les bruts moyens acides (une catégorie de pétrole qui contient plus de soufre), donc techniquement, ça convient», a expliqué la source. «Mais il y a encore des problèmes de mélange, de logistique et de sanctions qui ralentissent les choses».
D’autres observateurs ont souligné que le caractère temporaire de la levée des sanctions pourrait poser problème. «L’incertitude liée à ces dérogations restera une épée de Damoclès, car les acheteurs raisonneront probablement en termes de fenêtres d’achat», a déclaré Putra Adhiguna, directeur général de l’Energy Shift Institute, un think tank basé à Jakarta.
source : Nikkei Asia via Fausto Giudice
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire